Rétablir l’hégémonie de l’antifascisme sur les plans politique, culturel et éthique

Publié le 30 juin 2026

Vincent Scheltiens Ortigosa

Historien, chercheur postdoctoral et professeur invité à l’Université d’Anvers

Il y a près de vingt ans, en 2007, l’historien italien Enzo Traverso dressait le bilan de l’antifascisme et mettait en évidence les changements substantiels intervenus tout au long du XXe siècle dans la perception de cet antifascisme. En 1933, lorsque Hitler arrivait au pouvoir en Allemagne, après que Mussolini eut fait de même en Italie une décennie plus tôt, l’engagement antifasciste était massif parmi les intellectuels. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’antifascisme constituait le courant hégémonique au sein de la culture européenne.1

L’historien américain George L. Mosse décrivait cet antifascisme comme un mouvement à la fois politique et culturel.(2) Cet antifascisme revêtait alors une dimension éthique forte et incontestée, qui fut encore
parfaitement exprimée en 1944 par Albert Camus. Pour lui, la résistance antifasciste – à laquelle il avait pris part – incarnait une « redécouverte éthique de la politique ».(3) Cette dimension éthique était considérée comme une évidence dès les tout débuts du mouvement. Dès 1924, le journaliste italien Piero Gobetti avait décrit l’antifascisme comme un choix éthique et existentiel, un « instinct » avant même qu’il ne prenne une forme idéologique.(4)
À la fin du XXe siècle, l’antifascisme avait perdu à la fois sa domination évidente et son rayonnement. Ce concept était désormais associé de manière unilatérale à un communisme qui semblait avoir définitivement disparu en 1989 avec la chute du Mur de Berlin, puis en 1991 avec l’implosion de l’Union soviétique. Dans cette interprétation, le caractère pluraliste de l’antifascisme – avec ses composantes marxistes, chrétiennes, libérales et républicaines – avait pratiquement disparu. Il va sans dire que cette réduction était tout à fait injustifiée. Comme le souligne Traverso et comme le montre clairement le terme « antifascisme », c’est en effet précisément le fascisme qui a « cimenté » entre elles une multitude de courants divergents qui y voyaient leur ennemi commun.(5)

L’antifascisme, réduit à “ une mascarade du communisme ”, a été classé parmi les « totalitarismes », un terme qui s’est imposé pendant la Guerre froide et qui, à l’aube de « la fin de l’histoire », devait établir une équidistance définitive et irréfutable entre le nazisme et le communisme, entre le fascisme et l’antifascisme. Au centre se trouvait alors un néolibéralisme, relié à la démocratie par un trait d’union aussi visible qu’injustifiable. C’est là que l’antifascisme s’est retrouvé aujourd’hui dans de nombreux milieux politiques, intellectuels et journalistiques, radicalement détrôné de son piédestal.

Entre-temps, comme chacun le sait, l’histoire a repris son cours et les forces d’extrême droite
remportent des succès électoraux à l’échelle mondiale. Ceux-ci sont désormais indissociables de ce que la linguiste autrichienne Ruth Wodak a qualifié de « normalisation éhontée du discours d’extrême droite ».(6) Ces partis d’extrême droite ont fait leur entrée dans le mainstream néolibéral.
Leur programme a influencé de nombreux autres partis qui soutenaient l’extrême droite et collaboraient avec elle, et qui, à leur tour, se sont de plus en plus déplacés vers la droite.(7)
Il n’y a pas d’équidistance entre la droite et la gauche. Ce à quoi nous assistons, c’est un retour de l’extrême droite – non pas comme une simple répétition de l’entre-deux-guerres, mais comme une variante du XXIe siècle – et une « extrémisation » du centre. C’est avec l’oxymore apparent et désormais largement répandu d’« extrême centre » que, selon l’historien français Johann Chapoutot, il faut désigner « ceux qui érigent en maxime universelle des intérêts particuliers, qui jouent la comédie de l’intérêt général, qui sacrifient les finances publiques aux profits privés, qui contestent que les règles constitutionnelles s’appliquent vraiment à eux et qui professent un amour immodéré pour l’entreprise privée, associé à un mépris explicite de la notion même de service public ».(8)

L’énumération de Chapoutot n’a rien de banal. Elle met le doigt sur la véritable plaie qui pousse nombre de personnes à se tourner vers les charlatans d’extrême droite. Ces derniers se frottent de plus en plus
ouvertement aux élites et désignent les migrant·es et les demandeurs·ses d’asile comme de grands boucs émissaires. Dans le même temps, le champ d’action de l’extrême droite s’étend. De plus en plus, ces succès
électoraux et politiques d’extrême droite s’accompagnent de violences, comme en témoignent les pogroms en Irlande et au Royaume-Uni de juin 2026, mais aussi le raid mené en mai 2025 par des hooligans masqués du FC Bruges dans les rues de Molenbeek. Il s’agit d’une islamophobie profonde, mais la machine répressive commence à se retourner de plus en plus contre un large éventail de mouvements sociaux, de groupes d’action, des syndicats, et – davantage- de la gauche politique, comme par exemple La France Insoumise et ses leaders (Jean-Luc Mélenchon, Rima Hassan…).
À première vue, on se trouve donc face à un terrible paradoxe : alors que l’antifascisme est plus que jamais souhaitable et nécessaire, il est, contrairement à l’extrême droite, relégué par le courant dominant hors des limites autorisées. Au moment même où les forces d’extrême droite, dans le sillage de leurs succès électoraux, se mobilisent physiquement de manière de plus en plus ouverte et massive, descendent dans la rue et organisent des rafles contre certains segments de la population, comme ce fut le cas début juin 2026 à Belfast.

Toutefois il faut constater que chaque fois que la bête immonde se manifeste, les contre-manifestations antifascistes mobilisent davantage de monde, parmi lesquels de nombreux jeunes. Que ce soient les manifestations No Kings aux Etats-Unis, qui mobilisent plusieurs millions de personnes, à Belfast ou à Louvain en mai 2026, où l’organisation néofasciste NSV a été autorisée, sous escorte policière, à manifester et à semer la haine, ou encore en Allemagne contre les manifestations de l’AfD, ou à Liège en février 2026 contre la venue de Georges-Louis Bouchez… un antifascisme combatif gagne du terrain et mérite tout soutien. Et bien davantage : une participation active et massive.

Ce sont les pas nécessaires pour que l’’antifascisme redevienne dominant sur les plans politique et culturel. La seule façon d’y parvenir est de se mobiliser massivement au sein d’une unité aussi large que possible regroupant toutes les forces prises pour cibles par l’extrême droite, mais aussi par la mobilisation de celles et ceux qui ne sont à ce jour pas directement menacé·es. C’est ainsi que l’antifascisme pourra à nouveau « cimenter » une large pluralité. Non pas pour maintenir le statu quo de l’extrême centre ou pour réhabiliter le centre politique, mais bien pour mettre en marche un vaste mouvement émancipateur qui, partant des besoins et des aspirations réels des populations, aspire radicalement à plus de démocratie, plus de liberté et plus d’égalité. C’est la création de ce que l’historien allemand Reinhart Koselleck appelait “ un horizon
d’attente ” qui nous permettra de laisser derrière nous le ressentiment et les fausses promesses d’un néolibéralisme en crise. Il faut faire pousser des roses sur les terres où le putois braconne.(9) Telle est l’essence même de l’antifascisme.

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