« L’antifascisme est le plus grand danger pour l’extrême droite par la tension vers l’unité qu’il implique »

Publié le 30 juin 2026

Aline Wavreille

Chargée de communication et attachée de presse

De la criminalisation des militant·es à la violence policière dans les manifestations, en passant par les projets du gouvernement fédéral pour dissoudre certaines organisations, la répression de l’antifascisme se renforce en Belgique comme ailleurs. Parce que l’antifascisme représente une force d’opposition dont l’extrême droite et une partie de la droite n’ont pas envie de s’embarrasser. Parce qu’il représente surtout une menace pour l’extrême droite.

Le tournant du 18 septembre 2025

Le 18 septembre 2025, ce militant antifasciste s’est mobilisé, comme des centaines d’autres Liégeois·es, Place du 20 août, contre la soirée organisée par le Mouvement réformateur, dans l’enceinte de l’Université
de Liège. Plusieurs collectifs, dont le Front antifasciste de Liège, refusaient « que l’Université soit une vitrine pour un parti qui penche de plus en plus vers l’extrême droite et soutient les crimes de guerre
à Gaza ». Ils ont donc réservé un accueil volcanique aux personnalités du parti libéral, notamment avec des pommes pourries et des pétards lancés dans leur direction. « Le but, explique notre témoin qui demande à
rester anonyme, c’était de bloquer les gens qui venaient à la conférence, pour souligner que l’université doit rester neutre. C’est d’ailleurs pour cela que l’on a milité à l’extérieur et pas à l’intérieur de l’ULiège ».
Notre témoin confirme les bousculades lors du rassemblement, les pommes et les pétards, « c’est vrai. Des personnes ont tagué une croix gammée sur la veste d’une militante MR. C’est vrai, mais sans qu’il y ait
eu préméditation. Ce sont des personnes que l’on ne connaît pas dans le milieu antifasciste. S’il est vrai qu’il y a eu des échanges de coups à certains moments de tensions, la manifestation est dans l’ensemble
restée relativement calme ».
La zone de police de Liège, appuyée par des unités de la police fédérale, avait déployé un dispositif policier important. Elle affirme, dans un communiqué, que des policiers ont été blessés, ainsi que certains membres et mandataires politiques du MR. Pour le ministre de l’Intérieur, « Ces évènements violents sont une insulte à la démocratie (…). Nous appelons les autorités judiciaires à la plus grande fermeté face à tous les coupables de violence qui pourront être identifiés ».

Perquisitionné à 5h du matin

Quelques semaines plus tard, la Ville de Liège dépose plainte contre X. Cette plainte s’ajoute à celle du MR, introduite dans la foulée de la soirée du 18 septembre. Une information judiciaire a été ouverte par le parquet de Liège et c’est la Police judiciaire Fédérale de Liège qui mène l’enquête. Tout s’accélère ensuite pour notre témoin : « En février 2025, les policiers ont débarqué chez moi à 5h30 du matin. Ils étaient 7 ou 8, avec tout leur attirail, brassards, pistolets à la ceinture. J’ai cru que c’était la police anti-terroriste, parce qu’il y avait un drapeau dans les locaux où se sont passées les quatre heures d’audition, ensuite. Sans mandat, ils ont donc commencé à fouiller chez moi. Je ne m’y suis pas opposé, ils avaient mes clefs et je ne voulais pas attirer d’ennuis. J’ai tout de suite compris que c’était en lien avec le 18 septembre, parce que la plainte avait été déposée quelques semaines plus tôt et j’avais été contrôlé lors d’un autre évènement. Je n’ai pas fait de problème et ils m’ont emmené ». Viendront ensuite les quatre heures d’interrogatoire dont il n’a pas encore reçu le PV d’audition. Pas reçue non plus la liste des objets que la police a pu saisir chez lui. Cette perquisition le choque, durablement : « J’ai toujours peur d’être observé. Les policiers m’ont dit qu’ils avaient assez de preuves que je serais chez moi au moment de la perquisition. Est-ce qu’ils étaient
postés devant chez moi plusieurs jours avant ? ».

Couvre-feu pour trois mois

En tout, huit personnes dont notre témoin ont été déférées devant un·e juge d’instruction. Elles ont été inculpées d’association de malfaiteurs, de rébellion en groupe et de coups et blessures. Le juge d’instruction leur a imposé des mesures strictes, notamment un couvre-feu, entre 21h30 et 6h30 du matin, une obligation de répondre à toutes les convocations, de se soumettre à la guidance d’un assistant de justice et de montrer qu’iels travaillent, cherchent un emploi ou suivent une formation. Des conditions valables trois mois renouvelables. « C’est très contraignant. Cela veut dire que je ne peux pas être dans la rue après 21h30. S’ils me contrôlent, j’aurai de gros problèmes. Je peux travailler mais je dois montrer une attestation pour prouver les raisons pour lesquelles je suis dehors. Je dois aussi me rendre à la Maison de justice, on me pose des questions, me demande des attestations, mon horaire d’examens, mes points aussi ! », détaille ce militant.
Selon lui, ces mesures sont disproportionnées, il redoute qu’un procès se tienne et salue le soutien reçu notamment de la part du Front Antifasciste. Quant à la manifestation du 18 septembre 2025, « Aussi désorganisée qu’elle ait pu être, cette manifestation était une démonstration que la ville de Liège est ardemment antifasciste », souligne le militant. « Rassembler 600 personnes, cela montre qu’il y a, à Liège, une base antifasciste qui est opposée aux idées du MR et de son président, qu’il y a un minium de résistance et que le gouvernement ne pourra pas mener ses réformes avec la puissance d’un bulldozer ».

Criminalisation et violences policières

La “ criminalisation ” des militant·es figure donc parmi les outils de répression de l’antifascisme par les autorités. La violence policière en est une autre forme, notamment lors de contre-manifestations.
On se souvient par exemple des violences policières en novembre 2024 lors des mobilisations organisées pour dénoncer la venue à Bruxelles de Jordan Bardella, président du Rassemblement National, et
la « normalisation de l’extrême droite » qui en découle. 40 personnes avaient été privées de liberté. Dans son enquête, le média indépendant et collaboratif Bruxelles Devie(1) a recueilli de nombreux témoignages
qui révèlent « des violences physiques, verbales et psychologiques. Matraquages à tout-va, étranglements, genoux sur la gorge, coups de poings, insultes racistes, sexistes, homophobes et transphobes, menaces de mort, arrestations arbitraires, arrestations de journalistes, etc. Le nombre de violences est vertigineux ». Trois plaintes ont été déposées. Une enquête est en cours.

« Dissoudre les antifas »

La répression est aussi politique. Au lendemain de la soirée du 18 septembre 2025 à Liège, le président du MR publie une vidéo et égraine dans celle-ci six mesures en réaction aux incidents. Parmi celles-ci, la
dissolution « des antifas » qu’il justifie par ces mots : « Cette structure est elle-même une structure aux procédés fascistes. Elle est aujourd’hui et sans aucun doute, le plus grand danger pour notre démocratie compte tenu de son comportement récurrent et de son usage systématique de la violence pour faire entendre ses arguments ». Justement, le gouvernement travaille depuis l’été 2025 sur un avant-projet de loi, appelé loi « Quintin », du nom du ministre de l’Intérieur qui porte ce projet, pour interdire les organisations perçues comme radicales et terroristes par le gouvernement. Un texte critiqué par le Conseil d’État qui rappelle notamment que la dissolution d’une organisation doit passer par la justice, pas dépendre de la volonté d’un·e ministre. Quelques heures plus tôt, de l’autre côté de l’Atlantique, le président Donald Trump désigne, lui, le mouvement antifa comme organisation terroriste, après l’assassinat de Charlie Kirk, l’influenceur ultraconservateur et suprémaciste blanc.

« L’inversisme »

« Du terrorisme », « le plus grand danger pour notre démocratie », donc. Pour Stéfanie Prezioso, professeure d’histoire contemporaine à  l’Université de Lausanne, « Nous sommes dans une période d’inversion totale des valeurs. « L’inversisme » voulait imposer une relecture, en Italie, de ce qu’ont été le fascisme et la résistance, en mettant sur le même pied leur violence. C’est un moyen de relativiser la violence fasciste, de la rendre honorable ». (…) Dans le contexte que nous vivons, « l’inversisme » consiste désormais à défendre que le danger le plus grave pour les autorités publiques, ce ne sont pas les néo-fascistes et l’extrême droite [NDLR, selon les études(2) sur la violence politique en France, 90 % des meurtres à caractère idéologique sont le fait de l’extrême droite] mais l’antifascisme. Il ne s’agit pas ici de s’attaquer uniquement à des groupes, des organisations d’extrême gauche et de gauche radicale. Il s’agit de s’attaquer à des millions de personnes qui défendent leurs droits fondamentaux sous couvert d’une lutte contre un antifascisme vu comme une organisation terroriste, violente, etc. ».

Des événements qui accélèrent la répression

La répression a également surfé ces derniers mois sur les évènements qui frappent l’actualité. L’assassinat de Charlie Kirk aux États-Unis et la mort de Quentin Deranque à la suite d’une altercation violente en France, par exemple, sont devenus « des évènements qui permettent d’accélérer des processus déjà en cours », explique Stéfanie Prezioso. « La mort de Charlie Kirk a permis à Trump de faire voter un décret qu’il avait déjà dans ses cartons lors de son premier mandat et les mobilisations monstres autour de la mort de George Floyd. Un projet qui ne tient pas la route d’un point de vue juridique. En France, le Parlement français a respecté une minute de silence pour Quentin Deranque qui était un néo-nazi. Au
Parlement italien, tenu par l’extrême droite depuis plusieurs années, une minute de silence s’est tenue une commémoration en hommage à Charlie Kirk ».

La seule menace tangible pour l’extrême droite

Si les gouvernements, à la suite de l’extrême droite, déforcent les contre-pouvoirs, comme la presse ou le tissu associatif, ils sont aussi particulièrement virulents à l’égard de l’antifascisme. « Je pense que l’antifascisme est attaqué frontalement parce que c’est sans doute la seule force tangible et réelle, parce que l’antifascisme a toujours été une tension vers l’unité large de groupes progressistes, vers le rassemblement. Et ça, c’est le danger. Dans les mobilisations, les gens prennent conscience du rôle qu’ils ont, des valeurs qu’ils veulent défendre. Et ça ne plaît pas à l’extrême droite qui veut elle en finir avec ces valeurs de l’après Seconde Guerre mondiale. Quand, dans les rassemblements un peu partout dans
le monde, on chante « Siamo tutti antifascisti » en italien, ce n’est pas forcément parce que l’on pense qu’il y a le fascisme en face mais parce qu’il y a des droits qu’il faut défendre. L’antifascisme est sans doute le
plus grand danger pour l’extrême droite de par la tension vers l’unité qu’il implique », conclut Stéfanie Prezioso.

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