Partout, l’extrême droite progresse
Donald Trump aux États-Unis, Javier Milei en Argentine, Narendra Modi en Inde, Viktor Orbán en Hongrie, Benyamin Netanyahou en Israël, Giorgia Meloni en Italie, José Antonio Kast au Chili… La liste des dirigeant·es d’extrême droite ne cesse de s’allonger. La Belgique n’échappe pas à la vague brune(1) qui s’étend sur au moins trois terrains. Dans les hémicycles, d’abord, avec la percée du Vlaams Belang (VB) au Parlement belge, mais aussi avec des partis pourtant censés se situer du « bon côté » du cordon
sanitaire – la N-VA et le MR – qui comptent des membres d’extrême droite dans leurs rangs et, surtout, relaient ses discours et ses idées(2). Dans la rue, ensuite, comme l’illustrent les agressions racistes de hooligans néonazis à Molenbeek(3) ou les défilés d’identitaires multipliant les saluts nazis(4). Dans les idées, enfin, à travers une guerre médiatique et culturelle menée par l’extrême droite avec des moyens financiers massifs, qui ne cesse de normaliser des discours racistes et de haine.
Si nous ne vivons pas encore dans un régime fasciste – bien que des pans entiers de la population ont subi et subissent encore, en Belgique et dans ses anciennes colonies, des violences qui s’y apparentent – les derniers mois ont vu une accélération inquiétante des mesures et pratiques gouvernementales antidémocratiques, témoignant d’un processus de fascisation qui ne dit pas son nom : renforcement de l’arsenal répressif et criminalisation de l’opposition, discours sécuritaire fondé sur l’ordre,
restriction des libertés fondamentales, non-respect de l’État de droit et des décisions de justice, affaiblissement de la société civile par des attaques frontales (avant-projet de loi Quintin(5)) ou insidieuses
(suppression de subsides), rafles de personnes migrantes, mesures racistes et islamophobes, perquisitions de militant.es, proposition d’envoyer en camps de rééducation les jeunes révoltés contre les
mesures dans l’enseignement, militarisation de la société, attaques sur les mécanismes de solidarité et les syndicats…(6)
Face à ce renforcement de l’extrême droite dans la société – qu’il s’agisse de groupes clairement identifiés comme tels ou de formations classiques qui s’extrême-droitisent et sont au gouvernement – les
antifascistes se sont fortement mobilisés. En retour, on les a désignés comme les « nouveaux fascistes ». Ainsi, quelques jours après l’appel de Trump à classer les antifas comme organisation terroriste, une
revendication déjà portée par le Vlaams Belang, Georges-Louis Bouchez a annoncé sa volonté de dissoudre « la structure Antifa ». En France, la fronde médiatique et politique qui a suivi la mort du néonazi Quentin
Deranque lors d’une bataille de rue entre fascistes et antifascistes suite à une agression contre une conférence de gauche, a également dépeint ces derniers comme les ennemis de la démocratie. Cette inversion argumentaire est le propre de l’extrême droite : se victimiser alors même qu’elle est au pouvoir ou à ses portes, se faire passer pour la défenseuse de la démocratie alors qu’elle en est la fossoyeuse. Rappelons donc une évidence : être antifasciste, c’est se battre contre le fascisme. Si la base de l’antifascisme est claire, les formes que ce combat prend sont plurielles.
Panorama des mobilisations antifascistes
Être antifasciste désigne donc une attitude d’opposition politique à l’extrême droite – qui n’est ainsi pas réservée aux militant·es qui font partie de collectifs dits antifascistes. Ces dernières années, l’organisation
antifasciste belge s’est structurée autour de fronts locaux : les Fronts Antifascistes de Liège, Bruxelles, Mons, les Plateformes et Collectifs Antifascistes Namurois, de Leuven, du Luxembourg, de Nivelles, de
Mouscron… S’organisant souvent en assemblée, un front antifasciste n’est ni un parti, ni un syndicat, ni une asbl. Afin de faire reculer l’extrême droite et ses idées, chaque front opère des choix, combine des tactiques spécifiques et privilégie certaines formes de mobilisation, dont voici un aperçu non-exhaustif.
De nombreux fronts misent sur le rassemblement large de personnes et organisations progressistes opposées à l’extrême droite (associations, collectifs, syndicats, organisations de jeunesse et politiques…),
afin d’agir de façon massive et unitaire notamment dans la rue. Sans nécessairement partager d’analyse plus large, elles se retrouvent autour de campagnes unitaires, chacune gardant son identité et son autonomie. Cette approche se traduit par des mobilisations diverses, comme la manifestation du 16 juin 2024 qui a réuni des milliers de personnes à Bruxelles au lendemain de la percée de l’extrême droite aux élections fédérales et européennes(7), les actions visant à empêcher la structuration et la tenue de meetings de partis émergents d’extrême droite ou encore les rassemblements organisés contre la « NatCon » (conférence de conservateurs organisée par Viktor Orbán), Jordan Bardella, le Vlaams Belang et son service d’ordre, le Voorpost, l’avant-projet de loi Quintin, Georges-Louis Bouchez, le NSV (une organisation étudiante flamande d’extrême droite)… Souvent, des services d’autodéfense sont mis en
place pour protéger les rassemblements en cas d’attaque de militants d’extrême droite ou de répression policière. Si la question de la violence et du degré de confrontation avec la police fait l’objet de nombreux
débats non résolus parmi, et entre, les collectifs antifascistes, une idée est partagée : la violence qui mine la société et qui engendre toutes les autres est tout d’abord sociale et institutionnelle, produite par les
politiques précarisant des pans entiers de la population, par un système économique permettant l’exploitation des humains et de la nature, par des discours racistes divisant les communautés et par les attaques sur les droits fondamentaux des individus et des peuples. Elle est également policière, lorsqu’elle s’abat au quotidien sur les quartiers populaires, les personnes issues de l’immigration et LGBTQIA+ et qu’elle réprime les mobilisations. Et pour finir, la violence est l’ADN de l’extrême droite, à la fois dans ses méthodes produisant déjà des victimes(8) et dans son projet de société basé sur la haine, le rejet de l’égalité et l’élimination de celles et ceux considéré·es comme les ennemis de la nation.
Les collectifs antifascistes investissent également le terrain de l’éducation populaire, soit les démarches d’autoformation collective : partager et analyser ensemble des expériences, construire une compréhension
commune, diffuser des supports culturels… Le contre-récit médiatique prend également une place importante. Le rapport de force politique étant aussi culturel, les antifascistes cherchent moins à défendre un programme qu’à diffuser un autre récit – antiraciste, féministe, égalitaire, démocratique – par des publications sur les réseaux sociaux, des conférences de presse, des cartes blanches, des articles ou des prises de parole publiques. Pour finir, certains antifascistes mènent un travail de veille, de cartographie des activités de l’extrême droite, d’identification des liens que celle-ci entretient avec d’autres acteurs de la société(9) et de dénonciation lorsqu’elle s’exprime sur les réseaux sociaux(10). L’idée est donc de conscientiser la population sur les risques de l’extrême droite pour lui permettre de s’organiser face à celle-ci.
Coordonner les antifascistes
Si les fronts locaux permettent de lutter contre l’extrême droite lorsqu’elle se manifeste ou se construit dans une zone géographique, à partir d’une connaissance des circonstances locales, la lutte antifasciste nécessite de mettre ses forces en commun. Afin de fédérer ces collectifs antifascistes avec d’autres associations et organisations – qu’elles soient féministes, antiracistes, de jeunesse ou syndicales – à travers les trois régions du pays, la Coordination Antifasciste de Belgique a été lancée en février 2024, également en présence d’antifascistes venus de France, d’Allemagne et des Pays-Bas, dans un esprit d’internationalisme face à l’organisation du néofascisme au niveau mondial11. Si historiquement, la lutte antifasciste était menée par les organisations syndicales, recouvrant ainsi tout le pays, une coordination interrégionale de cette ampleur n’avait plus existé depuis une trentaine d’années. Bien entendu, coordonner les antifascistes à travers le pays n’est pas toujours aisé, car la situation diffère nettement d’une communauté à l’autre. En Belgique francophone, les mobilisations visent essentiellement à empêcher les nouveaux partis d’extrême droite de s’implanter et d’avoir des élu·es, ainsi qu’à dénoncer
et se mobiliser contre l’extrême droitisation du MR. En Flandre, le VB a récolté près d’un quart des suffrages ; elle représente en outre 47% des parlementaires avec la N-VA – dont les politiques et les idées flirtent constamment avec l’extrême droite et qui siège au Parlement européen aux côtés de partis néofascistes comme Fratelli d’Italia. Au niveau fédéral, le VB possède 13,8% des élu·es au Parlement fédéral – soit plus du double des 6,6 % du Vlaams Blok lors du « dimanche noir » de 1991.
Combattre ce qui rend le fascisme possible
Si les mobilisations contre l’extrême droite sont nécessaires dans la lutte antifasciste, elles ne sont pas suffisantes. Car être antifasciste, c’est aussi saper ce qui rend possible le fascisme – l’exploitation, la mise en concurrence, les inégalités ainsi que la précarité produites par le capitalisme, le racisme et le nationalisme, mais aussi l’aliénation politique produite par le système représentatif – par la construction
d’une société fondée sur l’égalité, la coopération et la solidarité. C’est la raison pour laquelle les antifascistes participent aux mobilisations d’organisations du mouvement ouvrier et des syndicats, des collectifs féministes, antiracistes, décoloniaux, pour la libération de la Palestine, pour les droits des personnes LGBTQIA+, pour la justice climatique et que l’on retrouve ces organisations dans les mobilisations antifascistes. Comprendre ces mobilisations antifascistes aujourd’hui permet donc de
déplacer la question : il ne s’agit pas seulement de contenir l’extrême droite à court terme, mais aussi, et surtout, d’agir sur les conditions sociales et politiques qui en favorisent l’essor.