Les défis de l’antifascisme aujourd’hui

Publié le 30 juin 2026

Julien Dohet

Historien notamment de l’antifascisme, participant au Front antifasciste de Liège

Longtemps perçu comme une réponse à des groupes marginaux, l’antifascisme est aujourd’hui confronté à une réalité plus complexe. La progression de l’extrême droite ne passe plus uniquement par des organisations ouvertement fascistes mais aussi par la diffusion de ses thèmes dans le débat public, la transformation du paysage médiatique et l’affaiblissement des alternatives politiques capables de mobiliser les classes populaires. Dans ce contexte, les mouvements antifascistes sont amenés à repenser leurs pratiques tout en réaffirmant leur rôle dans la défense d’un projet démocratique et solidaire.

Une extrême droite qui impose son agenda

L’un des principaux défis auxquels l’antifascisme est confronté ne réside plus seulement dans l’existence de groupes explicitement fascistes. Le phénomène le plus marquant de ces dernières années est la capacité de l’extrême droite à imposer progressivement ses thèmes et ses références au reste du champ politique. En Belgique francophone, cette évolution s’observe notamment à travers le repositionnement du MR. Sans revendiquer une appartenance à l’extrême droite, plusieurs de ses dirigeants ont multiplié les prises de position sur l’immigration, la sécurité, les services publics ou les mouvements sociaux en reprenant des éléments de langage longtemps réservés à cette famille politique. Ce déplacement du débat public
contribue à banaliser certaines idées qui auraient été largement disqualifiées il y a encore quelques années.
Cette situation modifie profondément les conditions de la lutte antifasciste. Il ne s’agit plus uniquement de s’opposer à des organisations identifiables, mais aussi de mettre en lumière les mécanismes par
lesquels des idées d’extrême droite se diffusent et acquièrent une forme de légitimité institutionnelle.
Le défi est d’autant plus important que cette évolution demeure souvent sous-estimée. Une partie du monde médiatique continue à présenter ces transformations comme un simple durcissement de la droite, sans toujours mesurer les conséquences qu’elles peuvent avoir sur l’ensemble du débat démocratique.

La bataille médiatique comme terrain central

Cette banalisation ne peut être comprise sans s’intéresser au rôle joué par les médias. Historiquement, le cordon sanitaire médiatique a constitué en Belgique francophone un obstacle important à l’implantation
de l’extrême droite. En refusant de lui offrir une tribune dans les grands médias généralistes, il contribuait à maintenir une distinction entre les acteurs démocratiques et ceux qui remettaient en cause les principes
fondamentaux de la démocratie. Aujourd’hui, cette frontière est devenue plus fragile. D’une part, parce que certains discours autrefois considérés comme incompatibles avec les valeurs démocratiques circulent désormais à travers des responsables politiques reconnus. D’autre part, parce que les réseaux sociaux ont
profondément transformé les modes de diffusion de l’information. L’extrême droite bénéficie désormais de canaux de communication qui lui permettent de contourner les médias traditionnels. À cela s’ajoute
la concentration croissante d’une partie du paysage médiatique entre les mains de groupes économiques porteurs d’une vision politique conservatrice ou réactionnaire. L’influence acquise par Vincent Bolloré
en France illustre cette évolution. Son impact dépasse largement les frontières françaises et participe à la circulation d’un écosystème médiatique où les idées d’extrême droite bénéficient d’une visibilité sans
précédent. Pour autant, considérer que la bataille se joue uniquement sur internet constituerait une erreur. Les réseaux sociaux permettent de diffuser des idées mais ils ne remplacent ni l’organisation collective ni la présence dans l’espace public. Les manifestations, les réunions, les campagnes locales ou les mobilisations syndicales continuent à jouer un rôle décisif dans la construction des rapports de force politiques.

La disqualification de l’antifascisme

Parallèlement à la normalisation de certaines idées d’extrême droite, on assiste à une tentative récurrente de délégitimation de l’antifascisme lui-même. Présenté comme violent, radical ou antidémocratique, il devient parfois l’objet d’attaques politiques visant à le placer sur le même plan que ceux qu’il combat. Cette stratégie n’a pourtant rien de nouveau. Dès les années 1920 et 1930, les mouvements fascistes cherchaient déjà à se présenter comme les véritables défenseurs de l’ordre et de la démocratie face à des antifascistes accusés de semer le chaos. Le renversement des rôles constitue un ressort classique de leur rhétorique.
Les appels à interdire les mouvements antifascistes s’inscrivent dans cette logique. Au-delà de leur faisabilité douteuse, ils poursuivent un objectif politique précis : déplacer le débat et faire de l’antifascisme un problème plutôt qu’une réponse à la montée de l’extrême droite. Cette offensive idéologique oblige les mouvements antifascistes à consacrer une partie de leur énergie à expliquer ce qu’ils sont et ce qu’ils
défendent. Car derrière le terme d’antifascisme se trouve avant tout le refus des idéologies racistes, autoritaires et discriminatoires.

Répression et renouvellement militant

L’évolution du contexte politique se traduit également par un durcissement des conditions dans lesquelles s’exerce l’action militante. Comme de nombreux mouvements sociaux, l’antifascisme doit composer avec une surveillance accrue des mobilisations, avec l’apparition de nouvelles technologies de contrôle et avec une répression plus violente. Cette réalité n’est pas propre aux mouvements antifascistes. Elle touche
l’ensemble des formes de contestation sociale. Néanmoins, elle impose un travail permanent de formation et d’adaptation. Les questions de sécurité numérique, de protection des communications ou de gestion
collective des risques sont devenues des dimensions ordinaires de l’engagement militant.
Cette situation peut constituer un frein à l’élargissement du mouvement. Les personnes qui découvrent l’engagement politique ne disposent pas nécessairement des outils ou de l’expérience permettant de faire face à ces contraintes. D’où l’importance de créer des espaces d’apprentissage
et de transmission. Malgré ces difficultés, plusieurs indicateurs témoignent d’une dynamique positive. La présence croissante de références antifascistes dans certaines mobilisations étudiantes ou sociales suggère que les idées portées par ces mouvements trouvent aujourd’hui un écho bien au-delà de leurs cercles traditionnels.

Le défi des classes populaires

La progression de l’extrême droite est fréquemment interprétée comme la conséquence directe de son implantation dans les classes populaires. Cette lecture simplifie cependant une réalité plus complexe.
De nombreuses recherches montrent que l’extrême droite continue à recruter principalement au sein de l’électorat de droite. Le phénomène majeur semble davantage résider dans le retrait progressif d’une partie
des classes populaires de la participation politique institutionnelle. Les décennies de gestion néolibérale, y compris lorsque celle-ci a été menée par des partis se réclamant de la gauche, ont profondément affaibli
la crédibilité des alternatives politiques. Dans ce contexte, l’abstention apparaît souvent moins comme une dépolitisation que comme une forme de désillusion. Cette situation crée un vide dont profite mécaniquement la droite et l’extrême droite. Dès lors, la lutte contre l’extrême droite ne peut se limiter à la dénonciation de ses discours. Elle suppose également la reconstruction de perspectives politiques capables de répondre aux aspirations sociales et démocratiques des classes populaires.
L’antifascisme ne peut accomplir seul cette tâche. Mais il participe à la réflexion plus large sur les formes de solidarité et d’organisation nécessaires pour reconstruire un horizon collectif face à la montée de
l’individualisme et de la concurrence généralisée.

Un espace de convergence des luttes

L’une des spécificités de l’antifascisme contemporain réside dans sa capacité à rassembler des personnes et des organisations issues d’horizons différents. Syndicalistes, féministes, militant·es antiracistes,
acteurs du monde associatif ou simples citoyen·nes s’y retrouvent autour d’un objectif commun : faire obstacle à la progression de l’extrême droite. Cette diversité constitue à la fois une richesse et un défi. Elle oblige à construire des espaces de dialogue et de coopération entre des sensibilités qui ne partagent pas toujours les mêmes références ou les mêmes priorités. Elle implique également un travail constant sur les
questions d’inclusivité. La place des femmes, des personnes LGBTQIA+, des personnes en situation de handicap ou encore des personnes racisées fait désormais partie intégrante des réflexions menées au sein
des mouvements antifascistes. La question des personnes racisées demeure particulièrement
importante. Les expériences de discrimination ou les rapports différenciés aux institutions policières influencent directement les formes d’engagement possibles. Renforcer les liens avec les mouvements
antiracistes apparaît dès lors comme une nécessité politique autant qu’organisationnelle.

Renforcer l’internationalisme

Enfin, l’antifascisme est confronté à un défi qui dépasse les frontières nationales. Les mouvements d’extrême droite développent aujourd’hui des stratégies, des réseaux et des références largement internationalisés. Les victoires remportées dans un pays nourrissent les ambitions des organisations présentes ailleurs. Dans ce contexte, l’internationalisme ne relève pas d’un simple héritage historique. Il constitue une nécessité stratégique. Les coopérations entre collectifs antifascistes existent déjà,
mais elles reposent encore largement sur des contacts informels et des initiatives ponctuelles.
Le renforcement de ces liens apparaît d’autant plus important que certaines échéances politiques pourraient avoir des conséquences majeures à l’échelle européenne. Pour la Belgique francophone, la situation française représente un enjeu particulier. Une victoire du Rassemblement national à l’élection présidentielle modifierait profondément les équilibres politiques régionaux et renforcerait les dynamiques de droitisation déjà à l’œuvre.

Conclusion

Les défis auxquels l’antifascisme est confronté dépassent largement la seule lutte contre les organisations d’extrême droite. Ils renvoient à des transformations profondes du paysage politique, médiatique et
social. Face à la banalisation de certains discours, à la fragilisation des solidarités collectives et à l’affaiblissement des perspectives politiques émancipatrices, l’antifascisme demeure un espace de résistance mais aussi de construction. Sa capacité à articuler combat contre l’extrême droite, convergence des luttes et reconstruction d’un horizon collectif constituera l’un des enjeux politiques majeurs des années à venir.

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