L’antifascisme et la Ligue : un siècle de luttes

Publié le 30 juin 2026

Margaux Hallot

Chargée de communication et des publications

Il en a fallu des mobilisations pour qu’un jour sur un plateau de télévision, un conseilleur juridique puisse dire sans sourciller et sans hésitation - mais non sans fierté, que “ oui, la Ligue est antifasciste ! ” Pendant presque 100 ans, la lutte antifasciste a traversé l’histoire de la Ligue des droits humains, grâce à des femmes et des hommes de courage et de convictions. Retournons dans le passé pour en comprendre les conséquences sur le présent.

Faire face à la menace

Durant l’entre-deux-guerres (1), l’Europe fait face aux régimes totalitaires : l’Italie de Mussolini et un certain Hitler en Allemagne. Partout en Europe des citoyens et citoyennes rejoignent des Ligues pour tenter de sauver ce qu’il reste de démocratie, afin de maintenir la paix et la justice. C’est surtout ce qu’il se passe en Italie qui indigne et préoccupe. On y rapporte des atteintes à la liberté de la presse, de réunion et/ou d’association. Et pourtant rien de tout cela ne filtre dans la presse étrangère alors que Mussolini menace de mort celles et ceux qui oseraient s’opposer à lui.

C’est dans ce contexte qu’en 1922, la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) est créée à l’initiative de la Ligue des droits de l’Homme française. Elle rassemble les ligues allemande, grecque et espagnole. Début 1926, Maurice Wilmotte, après être devenu président de la Ligue en 1925, organise une conférence intitulée « Pour la liberté des peuples contre le fascisme », où Italien·nes, Français·es et Hongrois·es s’unissent contre les dictatures. A côté des conférences et des manifestations, la Ligue mène le combat contre le fascisme également sur les plans administratif et judiciaire. Un épisode est d’ailleurs révélateur. Le 24 octobre 1929, Umberto de Savoie, prince héritier italien, est de passage en Belgique pour fêter ses fiançailles avec la princesse Marie-José. Il est visé par une balle au pied de la colonne du Congrès, tirée par Fernando De Rosa, un opposant au fascisme italien exilé en France. Le prince n’a rien mais Fernando lui est arrêté et molesté. Des personnalités politiques, proches des socialistes
et des francs-maçons, affichent leur soutien avec le militant antifasciste. Sa défense est axée sur l’angle de la lutte contre le fascisme et la dictature, aboutissant à la condamnation de De Rosa à « seulement » 5
ans de prison, la peine minimum. C’est une victoire pour ses partisans car « c’est le fascisme qui a été fortement condamné au cours de ce procès. » La mobilisation de la LDH va même jusqu’à demander une
grâce royale, qui lui sera accordée, lui faisant purger une peine effective de 17 mois.
Un autre épisode se déroule en 1931, sur la route de l’Italie. Un certain Léo Moulin, enseignant, cache avec lui 7000 tracts intitulés « Pourquoi faut-il combattre le fascisme ? ». Il sera emprisonné et poursuivi en Italie sous prétexte de préparer un attentat terroriste. Un peu plus loin de là, en Belgique, des étudiant·es mettent la pression sur le gouvernement italien en manifestant pour sa libération. L’Italie ne cède pas et l’affaire est discutée à la Chambre des Représentants. La LDH, de son côté, adopte une motion dénonçant le tribunal d’exception italien qui n’accorde pas « le minimum de garanties indispensables pour une bonne administration de la justice ». Après une grande manifestation organisée par la LDH, Léo Moulin est enfin libéré, un an plus tard. Une autre figure emblématique de la Ligue qui se démarque à l’époque est la médecin Jeanne Beeckman. Devenue secrétaire générale aux revendications individuelles de la LDH, elle assiste dans leur demande de permis de séjour un grand nombre de militant·es antifascistes italien·nes réfugié·es en Belgique. Elle écrit au ministre de la Justice et à son administration, la Sûreté Publique, pour les convaincre que la Ligue « s’occupe exclusivement de lutter, strictement dans le domaine constitutionnel, contre l’arbitraire, l’illégalité et l’injustice – ce qui est en somme le but de la Sûreté Publique… ». Un argument de poids.

Le ciel s’assombrit

Dans les années 1930, le ciel européen s’assombrit avec la montée des fascismes sur son territoire. La Ligue allemande est perquisitionnée, celle de Pologne le sera deux ans plus tard et celle de Tchécoslovaquie est interdite quelques années après. C’est dans ce sombre contexte qu’est créé en Belgique, qui n’échappe pas à ce climat, le Vlaams National Verbond (VNV), le parti nationaliste flamand, au moment même où Léon Degrelle affiche ses ambitions de muer Rex en mouvement politique. Le ciel est sombre mais s’assombrit davantage en 1936 lorsqu’après les élections législatives de mai 1936, 21 députés rexistes font leur entrée à la Chambre, tandis que le VNV y double ses effectifs. Pendant cette période, c’est sans surprise que la LDH subit des attaques, que ce soit dans la presse conservatrice ou d’extrême-droite. Les spéculations vont bon train contre cette organisation qui serait d’extrême gauche, gangrénée de marxistes, maçonnique et qui chercherait « à détruire la discipline sociale et religieuse qui constitue la civilisation chrétienne ». La Libre Belgique invite même ses lecteurs dans une tribune incendiaire à boycotter la conférence de la LDH du 6 juin 1934, Démocratie et fascisme, à laquelle le président de la LDH française est invité comme orateur.
Mais la Ligue tient bon et continue à s’opposer au fascisme, ici ou ailleurs. En Allemagne, elle dénonce la création de camps de concentration en 1935, tandis qu’en Autriche, elle assiste au procès de socialistes. En Belgique, elle alerte le ministre de la Justice en 1933 sur la création d’une section belge du Parti national-socialiste des travailleurs allemands (NSDAP) d’Hitler. Deux ans plus tard, des administrateur·rices de la LDH sont signataires d’un manifeste pour la création d’une section belge du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes (CVIA). Elle participera au grand meeting de ce mouvement un mois plus tard, « Paix, Liberté, Démocratie – L’Union fait la force ».
Au fil des années qui s’assombrissent, la LDH continue à défendre et soutenir les victimes du fascisme. Après avoir aidé des réfugié·es juif·ves à obtenir un titre de séjour, elle doit, à l’aube de l’année 1939, leur trouver un hébergement. Le pays entre en guerre en mai 1940 et la Ligue est alors interdite.

La lutte continue

Il faudra attendre 1954 pour voir la Ligue renaitre, grâce à l’impulsion d’ancien·nes et nouveaux·elles membres, résistant·es, clandestins ou encore exilé·es durant cette période sombre : Régine Karlin-Orfinger, Henri Rolin, Max Gottschalk, Jules Wolf, Georges Aronstein et Jeanne Beeckman. La Ligue continuera sur sa lancée pour devenir ce qu’elle est aujourd’hui.
Elle n’aura, au travers de son histoire, eu de cesse de se battre contre ce qui portait atteinte à la démocratie et aux droits humains. « Un siècle de lutte contre le fascisme s’est imprimé dans la mémoire de la Ligue, a ancré son identité et orienté son action. Ainsi, si le fascisme est certes né dans des circonstances particulières, ses traits caractéristiques sont communs à nombre de mouvements d’extrême droite qui ont, eux aussi, mué et traversé le siècle. Aux États-Unis, en Italie, en Pologne, en Hongrie, aux Pays-Bas, en Argentine, en Israël et ailleurs, des leaders extrémistes persécutent les minorités et les personnes étrangères, attisent la haine des Lumières et des sciences, criminalisent les opposant·es politiques, sabotent le débat démocratique et poursuivent leurs desseins autoritaires, antisociaux et belliqueux. »
Aujourd’hui, les combats de la Ligue n’ont pas changé. Elle continue sa sensibilisation sur des sujets importants, dont celui de la lutte contre l’extrême droite. Cette chronique que vous lisez en est un parfait
exemple. Le contexte actuel n’est pas sans rappeler celui d’il y a 100 ans : un cordon sanitaire qui est régulièrement enfreint, des associations sur lesquelles on met la pression ou pire qui sont menacées d’interdiction, des manifestations entravées et réprimées, des mesures violentes à
l’encontre des personnes étrangères et un État de droit qui n’est pas respecté.
Dans ces nombreux combats, heureusement, la Ligue n’est pas seule et peut compter sur ses partenaires, dans des plateformes, des coalitions, qui sont autant de contre-pouvoirs essentiels à une démocratie saine.

« Hier, aujourd’hui et demain, la Ligue est ainsi traversée par une succession de personnes qui s’unissent, s’engagent, résistent et puis transmettent aux générations suivantes les flambeaux de la défense de
la démocratie contre le fascisme. »

Sibylle Gioe dans « Se liguer contre la peste brune », dans « Des luttes d’hier aux droits de demain.
125 ans de la Ligue des droits humains », 2026.

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