Fascisme et antifascisme

Publié le 30 juin 2026
chronique

François Debras

Professeur Associé ULiège et maître assistant HELMo

Loin d’être des reliques figées du XXe siècle, le fascisme et l’antifascisme recouvrent une multitude de mouvements et d’actions, des violences de l’entre-deux-guerres aux détournements qui fissurent aujourd’hui nos sociétés et à leurs résistances. Comment comprendre le fascisme ? Comment ne pas réduire l’antifascisme à sa seule opposition ?

Du point de vue historique, le terme « antifascisme » apparaît dès les années 1920 pour désigner les actions mises en place par les opposant·es au Parti national fasciste (PNF) de Benito Mussolini. Cependant, le fascisme ne saurait être cantonné à l’Italie et l’antifascisme ne peut se limiter à son opposition. À travers l’histoire, le fascisme, comme l’antifascisme, ont connu de multiples évolutions. Et ce n’est pas parce que des mouvements, des partis ou des personnalités contemporains ne se revendiquent plus ouvertement du fascisme historique que l’idéologie sous-jacente a disparu. C’est la plasticité du concept qui explique l’émergence récente de nouvelles appellations telles que « néo », « proto » ou « pop » fascisme.
Aujourd’hui, les termes « extrême droite » sont employés, voire parfois préférés, à celui de fascisme. Dès lors, l’antifascisme englobe la lutte contre l’extrême droite. Mais, l’antifascisme ne se résume pas à une simple opposition. L’antifascisme se présente aussi comme une proposition en faveur d’un autre projet de société promouvant les droits humains ainsi que l’autonomie individuelle et collective. Dans cette perspective, la démocratie ne peut être réduite à des institutions. Le fascisme n’accède pas toujours au pouvoir par des coups d’État mais aussi par la voie des urnes et des victoires électorales. Les démocraties peuvent s’éroder de l’intérieur (1).

L’autodéfense populaire

Sur le plan historique, l’antifascisme s’est structuré comme un mouvement d’autodéfense issu du monde ouvrier. C’est au sein de ses organisations, qu’elles soient socialistes, communistes ou anarchistes, que, durant l’entre-deux-guerres, la résistance s’organise face aux agressions des militants nationalistes. Aujourd’hui, la configuration politique a changé. Le mouvement ouvrier a évolué et n’est plus la force motrice qu’il pouvait être par le passé. Les mouvements et les partis fascistes ont, eux aussi, changé. Ils ne se déploient généralement plus dans des mouvements de masse à l’image des chemises brunes. Mais, il n’en demeure pas moins que des organisations d’extrême droite prennent régulièrement pour cible des représentant·e·s syndicaux·les, des défenseurs·euses des droits humains et des personnes issues des minorités. Face à cela, l’antifascisme continue, à l’instar de ses racines historiques, de se revendiquer comme un mouvement d’autodéfense populaire. Ce mécanisme d’autodéfense revêt plusieurs formes. Il peut s’organiser de manière concrète à travers des actions directes et la protection collective de personnes, de groupes, d’événements ou de lieux qui sont la cible de l’extrême droite. Mais il peut aussi se déployer sur le terrain des idées en proposant diverses initiatives visant à porter d’autres visions du collectif et de la société. L’antifascisme englobe donc une multitude de pratiques : ateliers, conférences, expositions, publications, etc. dont la spécificité réside dans le refus de la verticalité au profit de dynamiques horizontales et autogérées. Plus largement, l’antifascisme s’incarne aussi dans une contre-culture : scènes musicales, collectifs d’artistes graphiques proposant un espace de résistance esthétique.
L’antifascisme se caractérise par une pluralité de modes d’action et une diversité de sensibilités qui gravitent toutes autour de valeurs émancipatrices et de pratiques de solidarité (2).

Fascisme d’hier et fascisme d’aujourd’hui
Le fascisme est un terme éminemment polysémique au coeur de nombreuses controverses. Dans l’arène politique, il peut être mobilisé comme une invective, une arme rhétorique visant à disqualifier un·e
adversaire en lui retirant toute légitimité. Pourtant, au-delà de cet usage, le terme cristallise une multitude d’approches théoriques. Sur le plan historique, le fascisme naît dans l’Italie de l’entre-deux-guerres
avec Benito Mussolini. Il se définit par la militarisation de la société, le renversement des institutions de l’époque au profit d’un État autoritaire et la mise en marche de la société au profit d’un nationalisme marqué d’inégalitarisme. Le modèle en inspire d’autres, notamment l’Allemagne d’Adolf Hitler et l’Espagne de Francisco Franco. Pour les tenants d’une approche purement historique, le concept s’arrête là. Toute transposition contemporaine du terme relèverait soit de l’instrumentalisation, soit d’une minimisation anachronique des régimes autoritaires et totalitaires du XXe siècle, tant les dynamiques actuelles diffèreraient des mouvements de masse, de l’action de l’État et des violences systémiques (assassinats, purges, camps de concentration…).
Cette première définition est toutefois élargie par des approches plus axiologiques, au premier rang desquelles figure celle d’Umberto Eco et du concept d’« Ur-fascisme » ou de « fascisme éternel ».

Pour cet auteur, le fascisme s’incarne dans 14 caractéristiques :
1) le culte de la tradition,
2) le refus de la modernité,
3) l’action pour l’action,
4) le désaccord comme trahison,
5) la peur de la différence,
6) l’appel aux classes moyennes frustrées,
7) le nationalisme, le complot et la xénophobie,
8) des ennemis présentés comme à la fois trop forts et trop faibles,
9) l’état de guerre permanent,
10) l’élitisme populaire et le besoin d’un dominateur,
11) le culte du héros et de la mort,
12) le machisme,
13) l’antiparlementarisme ainsi que
14) la novlangue (3).

Selon Umberto Eco, il n’est pas nécessaire que tous ces éléments soient simultanément réunis pour caractériser le fascisme. La présence de certains d’entre eux suffit à en porter le germe. Cette grille de lecture permet d’appliquer le concept aux « dérives fascistes » de dirigeants actuels parvenus au pouvoir, à l’instar de Viktor Orban en Hongrie ou de Donald Trump aux États-Unis.
L’Historienne Sylvie Laurent propose quant à elle, une généalogie du phénomène qui ne saurait être présenté comme une exclusivité européenne, le fascisme ayant des racines profondément ancrées
dans l’histoire américaine. Selon elle, le fascisme émerge de la fusion entre le capitalisme et le racisme. Les fondements des États-Unis, de la conquête de l’Ouest à l’accumulation de richesses par la colonisation de territoires et l’esclavagisme, reposeraient sur une matrice fascisante. Le « trumpisme » ne serait dès lors pas une anomalie soudaine, mais le dernier avatar d’un long processus, parfois dormant, liant suprématisme racial et logique de marché (4).

Enfin, dans une perspective sociologique, Ugo Palheta propose de dépasser les querelles sémantiques grâce au concept d’« équivalent fonctionnel »(5). Plutôt que de chercher une réplique du fascisme des années 1920-1930, nous devrions analyser les finalités des politiques publiques menées. Dès lors que des politiques criminalisent des « ennemis intérieurs » ou « extérieurs », et mobilisent l’appareil répressif au nom d’une restauration d’une communauté imaginée comme homogène et pure, elles agissent comme des équivalents fonctionnels du fascisme. Cette approche invite à la vigilance. Le fascisme n’est plus la prérogative de certains partis, il s’infiltre dans des discours et des pratiques de gouvernement. Ainsi, lorsque, en Belgique, le pouvoir exécutif choisit d’ignorer des décisions de justice au profit d’une politique de rejet de l’immigration, lorsque, en France, un ministre de l’Intérieur déclare que l’État de droit n’est ni « intangible », ni « sacré », là encore pour criminaliser certains individus, les frontières démocratiques se fissurent de l’intérieur.

Par-delà le dualisme

Trop souvent, les analyses politiques ont opposé de manière binaire les régimes dits démocratiques aux régimes dits fascistes. Pourtant, comme le soulignait Langston Hughes, poète et romancier américain, pendant que les États-Unis blancs célébraient la démocratie, les Afro-Américains subissaient un régime d’oppression marqué par la ségrégation raciale (6). Nous pourrions ajouter qu’en Europe, pendant des années, alors que les propriétaires fonciers disposaient du droit de vote et d’éligibilité, les travailleur·euses étaient exclu·es de cette démocratie censitaire. Pendant des années, alors que les hommes vivaient en démocratie, les femmes en étaient exclues, maintenues sous un régime de domination où l’absence de droit de vote se doublait d’une tutelle professionnelle et financière. Sur le plan des libertés individuelles, les minorités LGBTQIA+ se sont longtemps vu refuser la possibilité d’exister et d’exprimer leur identité dans l’espace public. Aujourd’hui encore, alors que certain·es citoyen·nes vivent en démocratie, d’autres, les personnes migrantes, se voient refuser le droit d’asile et sont reléguées dans un espace de nondroit,
privées de leur dignité, de leur intégrité physique et mentale. Contrairement à ce qui se passe dans certaines oeuvres de fiction, le fascisme ne surgit pas en une nuit, sous le fracas des blindés ou sous
les discours d’un dictateur. Il s’immisce de manière plus insidieuse, pas nécessairement par la suppression des institutions et des lois existantes, mais par leur réorganisation, par la pérennisation de politiques publiques discriminatoires, attentatoires aux droits fondamentaux, reciblant les « ennemis » d’hier et d’aujourd’hui.
C’est peut-être là aussi que réside l’antifascisme. Non pas uniquement dans le passé mais dans l’analyse et la critique de ses mutations et résurgences contemporaines. Dans le refus du fatalisme, dans le refus d’une trajectoire autoritaire qui s’imposerait à toutes et à tous. Citoyen·nes, enseignant·es, journalistes, syndicalistes, politiques, qui ont toutes et tous un devoir de vigilance et un rôle à jouer comme force de résistance et magma de propositions alternatives.

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