Après les blogueurs·es, les « journalistes citoyens », les journalistes de la presse gratuite, des toutes-boîtes ou plus anciennement encore les journalistes des médias communautaires, de la télévision ou de la radio, la figure du journaliste est de nouveau chahutée par de nouvelles identités. Les newsinfluenceur·ses sont ainsi présenté·es comme les « nouveaux visages de l’info »1 qui parviendraient à renouer avec un jeune public, quitte à interroger l’identité journalistique elle-même. Cette interrogation réactive les questionnements sur la définition du métier, sur ce qui distingue le journalisme d’autres pratiques, sur ce qui en constitue l’essence. Or, ces enjeux sur les frontières du métier et sa définition sont une constante dans l’histoire des groupes de journalistes, c’est même le socle d’un leitmotiv récurrent, et historique, du discours journalistique : la crise identitaire, qui perturbe, met en cause les journalistes par l’arrivée massive « d’amateurs » dans le domaine informationnel. Ces questions sont fondamentales tant pour les entreprises médiatiques, les journalistes, les publics et les institutions publiques, que pour celles et ceux qui s’intéressent à l’histoire du journalisme et aux identités journalistiques. Elles ont été appréhendées différemment selon les pays et les périodes de l’Histoire2. Au Brésil, les journalistes ont pu obtenir une carte de presse (jusqu’en 2009) si elles et ils avaient obtenu un diplôme de journalisme ; en Italie, un Ordre des journalistes, l’Ordine dei giornalisti, continue tant bien que mal à réguler le groupe des journalistes ; aux Etats-Unis, aucune carte de presse nationale n’existe, comme d’ailleurs dans de nombreux pays au monde. Ces pays préfèrent l’accréditation et donc la délivrance de l’accès aux événements et aux lieux directement par les organisations des événements eux-mêmes (politiques, culturels, etc). La carte de presse existe pourtant au niveau international, via la Fédération internationale des journalistes3. À sa création, elle visait à être « reconnue par les gouvernements » afin de faciliter « le travail professionnel des titulaires »4. La carte de presse est donc un marqueur professionnel majeur de reconnaissance : de l’individu, du groupe, des compétences et qualités. Elle constitue une revendication d’un statut de journaliste spécifique par rapport à d’autres métiers, qui permet d’exclure celles et ceux qui ne correspondent ni à la représentation professionnelle, ni parfois à des critères objectifs de métier (salaires, lien avec une entreprise médiatique, etc). Beaucoup d’acteurs sociaux et professionnels ont, au cours de l’Histoire, voulu s’arroger la prérogative de définir ce qu’est être journaliste. En Belgique, la Constitution belge, et c’est une caractéristique typique, permet à chaque citoyenne ou citoyen d’exercer sa liberté de presse et de pratiquer le journalisme. Nul document, nulle formation ou appartenance à une organisation, un syndicat, une association, etc. ne sont requises pour se présenter et exercer comme journaliste.
Alors que les journalistes belges rencontrent de grosses difficultés dans le marché médiatique local en raison notamment des mouvements de concentration et des évolutions récentes des marchés publicitaires et des modalités de consommation médiatique (1), que les publics belges restent méfiants à l’égard de leurs médias (2), les journalistes sont confronté·es à la concurrence d’autres acteurs dans le milieu informationnel. Cette situation attise une interrogation historique et constitutive du journalisme : qui est journaliste ? Qui peut y prétendre ? Quelles sont les caractéristiques qui définissent le métier et surtout le statut ? Qui doit ou peut établir les critères de la définition ?
Et pourtant, les systèmes d’accréditation ont très rapidement constitué un enjeu. Les institutions, comme les communes par exemple, ont dès la fin du 19ème siècle mis en place une procédure d’accréditation et donc de coupe-file pour certains journalistes. Les associations professionnelles de journalistes n’ont pas été en reste : cartes de membres ou défense d’une carte professionnelle ont dès les origines constitué un terrain de bataille professionnelle. Ces mises en place diverses de cartes de presse en Belgique (même si elles portent des noms variés dans l’Histoire) ont régulièrement suscité des tensions sur les critères pour l’obtenir, sur les identités de ceux et celles qui l’obtenaient mais aussi sur leur détournement (les cartes étaient souvent copiées, détournées de leur fonction ou de leur propriétaire). Une autre spécificité belge a longtemps maintenu une différence entre les journalistes travaillant pour la presse généraliste et porteurs du titre de journaliste professionnel·le et ceux et celles travaillant pour la presse spécialisée ouvrant les droits au titre de journaliste de profession. Les journalistes de la presse généraliste accusant alors leurs collègues des revues ou des magazines spécialisés de ne pas être journalistes. Tout ceci a constitué un débat central dès la fin du 19ème siècle ; un débat perceptible dans les avis, les rapports, les listes de journalistes constituées dès les années 1880. Dès cette époque se posent ces questions : comment reconnaître un·e journaliste dans l’espace public, qui inviter, comment obtenir ce type de document, sur quels critères le délivrer, quelle matérialité doit-il avoir ? Ces débats professionnels et publics ont été très animés pendant des décennies, avant que les journalistes réussissent à créer dans les années 1940 un laissez-passer national de presse délivré par le ministère de l’Intérieur. Ils et elles vont ensuite obtenir en 1963 le vote de la loi relative à l’institution et à la protection du titre de journaliste professionnel. Par cette loi est instituée une carte de presse, toujours en vigueur actuellement. La délivrance de cette carte est gérée par une commission paritaire qui rassemble éditeurs et journalistes, parachevant la volonté d’auto-régulation de ses frontières par le monde professionnel journalistique. Cette victoire professionnelle n’a cependant pas empêché, en parallèle, la perpétuation des systèmes d’accréditation des institutions politiques, judiciaires, culturelles, etc. qui ont poursuivi leurs propres pratiques d’accréditation. Tout individu peut faire une demande de carte de presse en démontrant, entre autres, qu’une majeure partie de son salaire provient d’activités journalistiques depuis plus de deux ans et qu’aucune activité de communication ou de publicité n’a été réalisée. Plus de 5 000 journalistes ont la carte de presse en Belgique. Les plus jeunes, qui respectent ces mêmes conditions, mais qui débutent, peuvent obtenir une carte de presse stagiaire. L’existence de la carte n’empêche évidemment nullement tout citoyen et toute citoyenne produisant de l’information dans un fanzine, une radio locale, un média communautaire, un espace en ligne de se présenter comme journaliste et/ou d’être reconnu·es comme tel par leurs publics, et également par le droit. La CEDH reconnaît en effet que les dispositions relatives à la liberté d’expression et de la presse s’appliquent à celles et ceux qui pratiquent le journalisme et/ou au débat d’intérêt général, indépendamment de leur carte de presse, statut, reconnaissance professionnelle, média, etc. Cette conception permet d’ailleurs au Conseil de déontologie journalistique d’examiner des plaintes envers une très grande variété de producteurs et de productrices d’information qui œuvrent à la diffusion d’information à destination du public belge francophone. La reconnaissance ici n’étant pas liée à la carte de presse, mais bien à l’acte d’informer.
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