Presse sous pressions : « jusque dans la tête des journalistes »

Publié le 13 octobre 2026

Aline Wavreille

Chargée de communication et attachée de presse

Elles peuvent être financières, judiciaires ou politiques, viser un média « mainstream » ou des journalistes personnellement. Les pressions qui s’exercent sur la presse sont de plus en plus fortes et émanent de plus en plus souvent de personnalités politiques. Selon la Fédération européenne des journalistes, les cas d’intimidation et de harcèlement ont doublé ces dernières années. Avec quelles conséquences sur la liberté de la presse et le droit d’être informé·e ?

Elles peuvent être financières, judiciaires ou politiques, viser un média « mainstream » ou des journalistes personnellement. Les pressions qui s’exercent sur la presse sont de plus en plus fortes et émanent de plus en plus souvent de personnalités politiques. Selon la Fédération européenne des journalistes, les cas d’intimidation et de harcèlement ont doublé ces dernières années. Avec quelles conséquences sur la liberté de la presse et le droit d’être informé·e ?

« MON POING DANS LA GUEULE ! »

« Si Monsieur Leloup avait été à côté de moi, il aurait eu mon poing dans la gueule » ! La phrase – la menace – est signée Claude Eerdekens et rapportée par l’Avenir le 17 avril 2026. Claude Eerdekens, cet homme politique au CV bien touffu : ancien bourgmestre, à la barre de la Cité des Ours (Andenne) pendant plus de 50 ans, ancien député fédéral, ancien ministre de la Fonction publique en Communauté française. « Monsieur Leloup », David Leloup, est quant à lui journaliste indépendant, il a soulevé des lièvres comme l’affaire Nethys ou encore celle entourant la firme pharmaceutique Mithra. Ce jour-là, il creusait la question de l’utilisation de fonds publics de la commune d’Andenne par Claude Eerdekens pour financer sa défense en justice dans une affaire qui l’opposait à une autre journaliste. Mélanie De Groote avait écrit pour le magazine Wilfried, une riche enquête intitulée « Claude Eerdekens. Le Vieux fauve d’Andenne » qui rapportait des faits de harcèlement et de comportement sexiste dans le chef du bourgmestre d’Andenne. Courroucé, ce dernier avait assigné la journaliste indépendante en justice pour violation de la vie privée et de la déontologie, propos calomnieux, diffamatoires et injurieux. Procès perdu en avril 2026. Cette séquence illustre à elle seule quelques-unes des pressions qui peuvent s’exercer sur les journalistes : menaces, intimidations, procédures-bâillon, du nom de ces procédures en justice lancées pour épuiser le ou la journaliste ou encore les ONG. Pour les faire taire. Des procédures qui flottent également comme des épées de Damoclès au-dessus des autres rédactions.

« 8 ALERTES EN 2025 »

« De ces pressions, on a une visibilité assez claire et concrète depuis une dizaine d’années », détaille Ricardo Gutiérrez, secrétaire général de la Fédération européenne des journalistes. Deux plateformes de monitoring les consignent : celle du Conseil de l’Europe, la plateforme pour la protection et la sécurité des journalistes, et celle de l’Union européenne, qui répond au nom de Media Freedom Rapid Response. Répertoriés : le (cyber)harcèlement, les insultes, le discrédit, les menaces, les agressions physiques, la détention, etc. « 2025 a été une année assez particulière en Belgique, parce qu’il y a eu 8 signalements sur la plateforme du Conseil de l’Europe, alors que la moyenne annuelle s’élevait jusqu’ici à 4. En 2026, nous sommes à 5 et l’année n’est pas terminée ». La menace de Claude Eerdekens vis-à-vis de David Leloup figure parmi ces alertes. En 2025, le même « ours » politique était aussi épinglé pour les poursuites judiciaires engagées contre la journaliste Mélanie De Groote. « Quand on rend public ce genre de pressions, on espère que cela entraînera des suites. Ici, cela n’a pas été le cas. Les alertes sont sérieuses. Et c’est toujours silence radio du côté du parti socialiste ».

En Belgique, on n’emprisonne pas les journalistes, comme en Turquie, par exemple. Les agressions physiques sont rares. Ce que l’on observe, par contre, c’est que de plus en plus d’alertes émanent de personnalités politiques : « Cette tendance des politicien·nes de haut rang d’attaquer des journalistes est née dans les Balkans, avec des leaders populistes comme par exemple l’ancien Premier ministre slovène Janez Jansa, ou en Macédoine du Nord, en Serbie ; là-bas, on s’en prend presque personnellement à un·e journaliste, pour le·a décrédibiliser, l’attaquer et pour générer l’autocensure de la personne ciblée. Mais pas seulement. Pour que ça ruisselle aussi sur les autres rédactions », explique le secrétaire général de la FEJ.

Particulièrement ciblé·es : « les journalistes locaux·ales, parce qu’il y a une plus grande proximité avec les élu·es locaux·ales », analyse Sarah Frères, présidente de l’Association des journalistes professionnel·les, « mais il existe aussi des pressions sur les journalistes indépendant·es qui ne disposent pas d’une rédaction, d’une « machinerie », d’un service juridique, etc., ou des fonds nécessaires pour se défendre ».

LA MENACE DE COUPER DANS LES MOYENS

Les médias publics, aussi, subissent de fortes pressions. En janvier dernier, Georges-Louis Bouchez, président du MR, s’exprimait sur la chaîne youtube du parti en ces termes : “ Il faudra m’expliquer si BX1 est un média ou le réseau social du Parti Socialiste. Trump a le réseau social Truth, qui est son réseau social personnel. Le PS, ils ont BX1. Chacun son réseau social“ , La Société des Journalistes de BX1 s’est fendue d’un communiqué pour rappeler son indépendance et démentir toute collusion avec quelque parti politique que ce soit. La RTBF aussi, est souvent dans la ligne de mire des partis politiques : « La sortie de Georges-Louis Bouchez sur la carte PMR [NDLR : un journaliste de la RTBF avait fait une erreur dans un article qui évoquait l’usage illicite d’une carte PMR dans une voiture du parti utilisée par Georges-Louis Bouchez. Le président du MR a proféré des menaces physiques à son encontre], a entrainé des moments difficiles. Mais je dirais que j’en ai eu avec tous les partis », se souvient Jean-Pierre Jacqmin, ex-directeur de l’information à la RTBF. « Quand Jean-Marc Nollet [l’ancien président Ecolo], n’était pas très heureux de la couverture sur les PFAS, avec l’impression que l’on s’en prenait à Céline Tellier [qui était ministre wallonne de l’environnement à ce moment-là], on le savait. Elio Di Rupo (PS) n’était pas ravi des enquêtes menées après les inondations de juillet 2021. J’ai eu des tensions importantes avec Benoît Lutgen (Engagés) parce qu’il n’était pas heureux du panel dans sa commune de Bastogne. Ce sont des fauves politiques, en tension permanente et qui travaillent énormément ».

Ces coups de fil, ces coups de sang, « ça a donc toujours existé », selon Jean-Pierre Jacqmin. « Ce qui a changé par contre, c’est le corollaire : « je ne suis pas content·e et je vais vous définancer ». Avant, on pouvait entendre des phrases comme « arrêtez de mordre la main qui vous est tendue, c’était implicite. C’est devenu une attaque globale contre les services publics. (…) Georges-Louis Bouchez et Jacqueline Galant, ministre des Médias, continuent tous les deux à affirmer l’indépendance de la RTBF mais il y a toujours cet argument des économies ». Sur les trois prochaines années, la RTBF devrait perdre 16 postes de journalistes, sur 250. « C’est la première fois que l’on va vers une diminution ces 20 dernières années et c’est impactant ».

D’autant plus que ces économies dont parle Jean-Pierre Jacqmin s’accompagnent d’un autre narratif, visant la RTBF. En janvier 2026, Georges-Louis Bouchez et Jacqueline Galant s’adressent à leurs militant·es lors d’une conférence à Walhain. Elle répond à une question sur un positionnement jugé trop à gauche à la RTBF : « On espère qu’avec ces deux changements [NDLR : celui de l’administrateur·rice général·e et de directeur·rice de l’info désigné·e en mai dernier] on pourra apporter une ligne [éditoriale] un peu différente, qui ira de l’autre côté de l’échiquier politique ». L’Association des Journalistes professionnel·les pointe une ingérence inacceptable dans l’indépendance du service public. Et Sarah Frères, présidente de l’AJP, de poursuivre : « En ce qui concerne ce président de parti, c’est sans doute le plus vitupérant en la matière, il tape souvent sur les journalistes parce qu’il en fait publiquement des ennemis politiques. Les journalistes sont ses adversaires, ça fait partie de sa guerre culturelle. Il instaure une certaine idée que les journalistes façonnent leur vérité. Et ça a une visée très dangereuse pour la démocratie ». Ricardo Gutiérrez partage l’analyse : « Ce qu’il répète, c’est que les journalistes font partie de l’establishment, qu’iels mentent. C’est très dangereux, surtout lorsque l’on sait que ce narratif qui décrédibilise, méprise, etc. incite au passage à l’acte de personnes plus violentes ».

LA CRAINTE DE L’AUTOCENSURE

Derrière ces attaques, pour Sarah Frères, il y a un double objectif : « ce n’est pas seulement de faire corriger un article, mais de rentrer dans la tête des journalistes ». Entrer dans la tête du journaliste… Du doute, de la peur et, parfois, la tentation de s’autocensurer. Une étude sortie en 2018, intitulée « Journalistes sous pression : ingérence injustifiée, peur et autocensure », pilotée par le Conseil de l’Europe et basée sur un échantillon de près de 1000 journalistes issu·es des 47 pays du Conseil de l’Europe concluait qu’un cinquième des répondant·es déclarait ressentir des pressions pour présenter les faits rapportés d’une manière qui convienne mieux à leur employeur. « Beaucoup se sentent obligés d’édulcorer des sujets polémiques (31 %), de faire de la rétention d’informations (23 %) ou de laisser purement et simplement tomber certains sujets (15 %). Cependant, 36 % des journalistes indiquaient que les pressions dont ils faisaient l’objet les incitaient encore plus à résister à la censure, qu’elle soit le fait de sources extérieures ou la leur propre », résumait le communiqué de presse du Conseil de l’Europe. « Bien sûr, cela peut s’exercer à des degrés divers », complète Ricardo Gutiérrez, « ça ne veut pas dire nécessairement : je m’empêche de couvrir une information, parce que je sais que ça va générer des ennuis ou des représailles. Cela peut prendre d’autres formes, plus légères d’autocensure, on adoucit les termes. Au lieu de l’agression d’un policier, on parlera plutôt de « bousculades » par exemple ».

« Bien sûr que cette petite musique existe ! », confie Jean-Pierre Jacqmin. « Certain·es journalistes peuvent se demander s’iels vont encore avoir des ennuis. Mais on doit assurer les journalistes de leur indépendance de travail et nous pousser à encore plus de rigueur ! »  Pour Sarah Frères, les journalistes doivent aussi camper sur leurs bonnes pratiques : « en Flandre, les médias acceptent systématiquement qu’un article soit relu par la personnalité politique interrogée. Ça finit par se savoir, à faire tache d’huile et c’est compliqué de s’y opposer « si tout le monde le fait ». Le guide des bonnes pratiques du Conseil de déontologie journalistique rappelle pourtant que « la relecture ne peut pas être une exigence préalable à l’entretien ». Mais « à mes yeux, quelqu’un·e qui a du pouvoir et qui est un·e professionnel·le de la communication, ce que sont les politiques, sait très bien ce qu’il dit. Pourquoi auraient-iels donc le droit de relire ?

Les médias traversent une zone de turbulences : intelligence artificielle, réduction des financements, concentration médiatique avec la fusion d’IPM et de Rossel, méfiance du public, pressions, etc. Et la présidente de l’AJP d’ajouter : « L’éducation aux médias est aussi définancée, il n’y a pas de soutien public quand les rédactions sont attaquées, on travaille pour l’intérêt général. On a pourtant l’impression que cette érosion de la liberté d’informer se déroule dans l’indifférence générale ».

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