On prend les mêmes et on recommence ?
En présentant le déploiement des soldats belges dans l’espace public comme une nécessité pour répondre de manière temporaire au péril lié aux fusillades à Bruxelles¹, le parti libéral francophone veut aller vite et répéter l’expérience de l’opération Vigilant Guardian de l’armée belge lancée après les attentats contre Charlie Hebdo.
En effet, le 17 janvier 2015 à 7h du matin, les 150 premiers militaires belges, se déploient à Bruxelles et Anvers2 pour des missions de surveillance statique. Les règles d’engagement des militaires ne sont pas rendues publiques. Quatre informations sont tout de même confirmées par l’armée belge : les militaires sont sous l’autorité de la police, ils ne peuvent pas patrouiller, ils ne peuvent pas faire de contrôle d’identité ni faire usage de la force létale pour protéger des biens ou des bâtiments, sauf en situation de légitime défense prévue par la loi.
Ce déploiement prend un autre visage à la mi-novembre 2015, suite aux attentats de Paris du 13 novembre. À ce moment, l’OCAM, l’Organe de Coordination pour l’Analyse de la Menace relève le niveau de menace à 4 pour Bruxelles. La capitale est alors en état de siège : les transports publics sont suspendus, les écoles et les crèches sont fermées. 1 428 militaires sont présents dans les rues du pays. Ils patrouillent aussi dans les transports publics, les centres commerciaux et aux abords des établissements scolaires. Des véhicules blindés légers sont également déployés. Même si les militaires commencent effectivement à patrouiller, ils sont soumis aux mêmes règles d’engagement que lors de la phase statique : ils ne peuvent faire usage de la force qu’en cas de légitime défense.
En 2016, le plan canal fera à son tour son apparition, sous l’impulsion de Jan Jambon, alors ministre de l’Intérieur et aura pour but – selon ses propres mots – de « nettoyer Molenbeek ». Si l’opération militaire Vigilant Guardian était déjà sur pied, le Plan canal a pérennisé et étendu le principe.
Supposée être temporaire, l’opération Vigilant Guardian aura duré six ans. Dès le démarrage de l’opération, le déploiement des militaires en rue était illégal3 – en plus d’être toujours illégitime et inefficace.
Le déploiement des militaires dans la rue pour des raisons de maintien d’ordre public est strictement encadré par le Législateur. Et celui-ci rappelle avant tout que cette disposition doit être le dernier recours dans un État de droit.
Ainsi, d’après l’article 43 de la loi organisant un service de police intégré, le bourgmestre ne peut requérir l’intervention de l’armée que « lorsque ni la police locale, ni la police fédérale ne disposent encore d’assez de moyens pour maintenir ou rétablir l’ordre public » et en cas de « menaces graves et imminentes contre l’ordre public ». Cette double condition n’est pas remplie au moment où l’armée se redéploie dans nos rues, tant les « menaces graves et imminentes » correspondent au niveau 4 de la menace fixé par l’OCAM. Or, celui-ci avait maintenu un niveau de menace 3 au moment où les militaires ont été déployés. En outre, rien n’indiquait expressément que la réserve fédérale était tarie.
Rappelons aussi que le déploiement des militaires en rue devait initialement se limiter au stationnement de ces derniers devant des cibles envisagées comme sensibles, afin de libérer des policiers supplémentaires pour les missions mobiles et les enquêtes. Le fait que des militaires puissent patrouiller constitue une étape supplémentaire éminemment questionnable en elle-même, légalement et philosophiquement.
…Ou bien on va plus loin ?
un projet bien réfléchi. Plusieurs partis politiques de la majorité profitent du contexte et avancent leurs pions. La volonté de déployer des militaires dans l’espace public était présente dans leurs programmes et est ensuite coulée dans l’accord de gouvernement Arizona quand il entend déployer « un plan canal renforcé […] pour lutter activement contre la criminalité organisée et le radicalisme ». Un nouveau plan rendu « nécessaire » par « les problèmes structurels de capacité des services de sécurité locaux ».4 Le plan grandes villes de Bernard Quintin assume sa filiation avec le plan canal.
Les questions de légalité présentées plus haut sont bien connues du gouvernement fédéral. Pourtant, en parallèle de ce « plan canal renforcé », l’accord de gouvernement Arizona prévoit également de créer au sein de l’armée belge, « une réserve de défense territoriale, axée sur la défense du territoire, […] la sécurisation des sites nucléaires et des ambassades par le biais d’une sécurisation statique, la sécurisation de sites qui sont en permanence au niveau trois de l’OCAM et le secteur pétrochimique ».5 Ce faisant, le gouvernement veut généraliser la présence des militaires en rues dans des endroits sous niveau de menace 3, mais assurer une présence qui reste statique en rappelant que « les patrouilles mixtes ne sont autorisées qu’en cas de menace imminente de niveau 4 ».6