Victimes deux fois
C’est vrai, il y a de la vente de drogue dans notre quartier. Je ne l’ai jamais vue de mes propres yeux mais je sais bien qu’ils sont là. C’est à cause de ça que Peterbos est devenu un hotspot. Je me demande qui a inventé ce mot : hotspot. Et qui a décidé de donner ce nom à notre quartier ? Ça me paraît dangereux comme idée parce qu’on dirait qu’on n’est plus à Anderlecht. C’est comme ça que je le vis. Je suis remontée quand j’y pense. On aurait fait ça ailleurs, ça ne serait jamais passé mais ici, si. Comme c’est un hotspot, comme c’est contre la criminalité, alors ça passe. Tu vis dans un hotspot, du coup, d’autres règlements s’appliquent à toi. Et tu n’as plus les mêmes droits que les autres citoyens d’Anderlecht.
Ça me parait évident car je suis néerlandophone mais Peterbos veut dire le bois de Peter. Pendant les pique-niques qu’on fait ici, je lis des histoires aux enfants. Et une des histoires raconte que dans le bois de Peter, tout le monde dit qu’il y a des loups-garous. Mais en fait, on n’en a jamais vu un. Nous non plus, on n’a jamais vu de loups-garous au Peterbos. On ne voit que des gens et des familles et des enfants et des personnes âgées. Depuis deux ans, on essaie de raconter notre propre histoire, pour qu’on parle de nous aussi. On n’est pas des loups-garous, on est des êtres humains, on a le droit d’exister et de vivre comme tout le monde.
À cause de cette ordonnance d’isolement, des gens ont reçu une amende de 350 euros. 251 personnes.3 Je ne les connais pas personnellement. Je ne sais pas si c’était des visiteurs ou des gens qui ne faisaient que passer, s’ils étaient courant qu’ils n’avaient pas le droit d’être là. On ne nous a pas averti de ça. Légalement, ils sont obligés pourtant. Par lettre, par mail, par flyer, sur le site officiel de la commune – je ne sais pas bien mais c’est la loi. Même ce droit basique, ce droit à l’information, on nous l’a retiré. La commune vote tous les trois mois pour une ordonnance dont nous, les premiers concernés, ne sommes même pas au courant. Au lieu que ce soit notre commune, ce sont les médias qui nous l’apprennent, quand ils en parlent une ou deux fois dans l’année !
Je me rappelle qu’à la première fusillade, un journaliste est venu avec un gilet pare-balles. Qu’est ce qu’on en a fait, des blagues ! On lui a dit : “ Mais il nous faut tous des gilets pare-balles alors ! Pourquoi juste le journaliste ? ” Maintenant, quand des journalistes me disent qu’ils viennent, je leur dis : surtout, n’oubliez pas votre gilet pare-balles !
Cette stigmatisation pèse lourd sur nos vies, sur celles des habitants, sur celle de ma fille et moi. Elle n’ose pas dire à l’école qu’elle vit ici, elle ne peut pas expliquer pourquoi elle n’invite personne à la maison. Quand un de ses camarades a su d’où elle venait, il a dit en rigolant :
– Tu viens du Peterbos, ça va se finir en coups de couteau !
Pour lui, c’était une blague. Pas pour nous. Cette stigmatisation imprime sur nous l’idée que nous avons fait quelque chose, que nous sommes hors la loi, qu’on mérite d’être traités comme ça, différemment.
Le jour où presque 900 policiers sont tombés sur nous, c’était un matin très tôt à 8h30.4 Vous avez peut-être vu les images à la télé. Je le vis au présent, j’en suis encore traumatisée. Ce matin-là, ma fille part à l’école une heure plus tard car elle n’a pas cours la première heure. Elle attend le bus mais il ne vient pas. Elle m’appelle pour me le dire puis elle me rappelle :
– Maman, il y a la police partout.
– Comment ça, la police ?
– Y a des centaines de policiers qui entrent dans Peterbos.
– Quoi ?
– Des camions, des voitures. Ils sont habillés en mode guerre, maman.
Je lui dis de ne pas bouger, je viens la récupérer. Je suis encore en pyjama, j’enfile ma veste et mes chaussures. Arrivée en bas, des policiers sont devant la porte de mon immeuble. L’un d’eux me crie immédiatement :
– Carte d’identité, contrôle !
– Je n’ai pas pris mon sac. Je vais simplement chercher ma fille qui est en panique à l’arrêt de bus.
– On s’en fout de ta vie, personne ne passe. Carte d’identité !
On me repousse à l’intérieur. Je suis dans une situation que je n’ai jamais vécue. Tout ça, c’est nouveau pour moi. Les gens qui vivent ici depuis plus longtemps comprennent déjà mieux, ils se sont adaptés. Ils n’auraient pas dû s’adapter. C’est ce que je dis depuis le début : je ne vais pas m’adapter, je ne veux pas m’adapter à ça. Ce qui nous arrive ici n’est pas normal. Pour nous, pour nos enfants qui vivent cette répression. On ne peut pas accepter qu’ils grandissent comme ça.
Je pleure, je crie, rien n’y fait. Je finis par retrouver mes esprits, je remonte chercher ma carte d’identité, j’ai enfin le droit d’aller chercher ma fille. Quand nous revenons, des policiers s’engouffrent dans tous les bâtiments, tous les couloirs. Je n’arrête pas de demander ce qui se passe.
– Vous inquiétez pas, madame, me répètent-ils.
– Il y a presque mille policiers dans mon quartier et je ne vais pas m’inquiéter ?
À la fin de l’opération, l’un d’eux finit par me dire :
– Madame, ne vous inquiétez pas, c’est juste pour faire peur aux criminels. Pour leur dire qu’on est là.
Cette phrase, je ne l’oublierai jamais. Parce que les criminels, ils n’étaient pas là. Les vendeurs de drogue n’étaient pas là quand ils ont fait cette descente. Ils ne sont pas là à cette heure-ci, à 8h30 du matin. Donc à qui ont-ils fait peur ?
Aux habitants du Peterbos.
Ils sont restés toute la journée. Ce jour-là, j’ai compris deux choses. La première, c’est que pour eux, c’est nous les criminels. Le deuxième message, c’était : on peut vous tomber dessus quand on veut, on peut vous perquisitionner, vous contrôler, vous interdire d’inviter votre famille. On peut faire ce qu’on veut avec vous autres du Peterbos.
Ils n’ont pas besoin de faire ça tous les jours parce que quand ils sont partis, ils ont laissé leurs fantômes ici. Je n’ai pas peur des dealers. J’ai un peu peur des fusillades, oui. Mais j’ai surtout peur de la police et de la commune. J’ai peur de ces fantômes qui hantent Peterbos.