Concentration des médias ou effondrement du journalisme ?

Publié le 13 octobre 2026

Jean-Jacques Jespers

Professeur invité à l’École universitaire de journalisme de Bruxelles ULB Ancien administrateur de la Ligue des droits humains

Les concentrations de médias, en Belgique ou ailleurs, ça ne date pas d’hier. L’année 2021, en particulier, avait été marquée par une série spectaculaire d’absorptions.

Concentration des médias ou effondrement du journalisme ?

Les concentrations de médias, en Belgique ou ailleurs, ça ne date pas d’hier. L’année 2021, en particulier, avait été marquée par une série spectaculaire d’absorptions. En janvier, le deuxième éditeur de presse belge francophone, les Éditions de l’Avenir (avec les 9 éditions de L’Avenir, Moustique, Télé-Pocket et Le Journal des Enfants), était absorbé par le troisième, le groupe IPM (avec La Dernière Heure, La Libre Belgique, Paris-Match Belgique, Courrier International Belgique et DH Radio). En juin, RTL Belgium (avec trois chaines de télévision dont la chaine leader RTL-TVI, les radios Bel RTL et Radio Contact et des médias en ligne) était racheté à l’allemand Bertelsmann par deux consortiums médiatiques belges, à 50 % chacun : le flamand DPG Media (avec Het Laatste Nieuws, De Morgen, Humo, Dag Allemaal, VTM, Q-Music et des quotidiens néerlandais) et le francophone Rossel & Cie1 (avec Le Soir, Sudinfo et ses 5 titres, Soir-Mag, Grenz-Echo, Vlan, la moitié de L’Écho et de De Tijd, Ciné-Télé-Revue, 20 Minutes, Psychologies Magazine, cinq quotidiens français, des médias locaux et en ligne). En décembre, la chaine d’information télévisée continue LN24 était reprise par le groupe IPM, qui en 2024 devait également racheter Fun Radio.

Ainsi recomposé, le paysage des médias privés en Belgique francophone ne comptait plus que deux acteurs de dimension plus ou moins équivalente, IPM et Rossel. Mais cette situation ne répondait déjà plus aux réalités du marché. Deux groupes de médias privés pour 4,5 millions de Belges francophones, aujourd’hui, en termes de rentabilité, c’est encore trop : en France, on en est à un groupe de presse pour 8,5 millions d’habitants. Partout dans le monde, d’ailleurs, le mouvement de concentration des médias s’accélère depuis une vingtaine d’années, à cause de bouleversements radicaux dans les usages : on consomme désormais les médias majoritairement en ligne ou « à la demande » ; les versions imprimées des quotidiens et des magazines ne représentent plus aujourd’hui que 20 % – au mieux – du chiffre d’affaires et le tirage « papier » des quotidiens belges francophones diminue d’entre 1,5 % et 8,5 % par trimestre. Le modèle économique des entreprises éditrices peine à s’adapter à cette nouvelle donne, car il est plus compliqué de monétiser un « clic » que de vendre du papier. On le remarque à la difficulté que rencontrent les quotidiens pour imposer leurs abonnements en ligne tout en continuant à recourir aux indispensables ressources de la publicité et à essayer d’en grappiller quelques miettes aux maîtres absolus du marché mondial, les Gafam2, qui accaparent les trois quarts des recettes de la publicité en ligne.

Une fusion inévitable

Il était donc, en quelque sorte, inévitable que Rossel et IPM finissent par se regrouper. Ils y ont été condamnés, en outre, par la décision du gouvernement Arizona de retirer à BePost (avec les subventions y afférant) la mission de distribuer les journaux, obligeant ainsi les éditeurs à créer – à grands frais et avec de nombreux couacs – leur propre réseau de distribution. La première étape du rapprochement, il y a quelques années, fut la décision d’imprimer tous les journaux des deux groupes sur les mêmes rotatives, celles de Rossel Printing Company à Nivelles. Puis des négociations ont été menées, au terme desquelles IPM apportait ses activités de presse imprimée à Rossel, en échange de 10 % du capital de ce groupe. L’Autorité belge de la concurrence a autorisé l’opération le 3 juillet 2026. Selon cet accord, les journaux et les magazines d’IPM seront repris par Rossel, tandis que les autres activités des propriétaires d’IPM, la famille Le Hodey – à savoir LN24, les radios, les agences de voyages Continents Insolites et BScovery, le courtier d’assurances Yago, des intérêts immobiliers et 10 % du capital de Rossel –, seront regroupées dans un nouvelle société nommée Maja. L’intégration des journaux est prévue pour cet automne. Rossel sera dorénavant le seul éditeur de 95 % de la presse francophone belge.

L’Autorité belge de la concurrence a imposé des conditions pour autoriser cette fusion. Rossel devait notamment s’engager à « préserver la diversité et la qualité de la presse francophone ». En réponse, Rossel a promis de maintenir « la quasi-totalité » (?) des titres, avec leurs chartes éditoriales propres, de « limiter » (?) les partages de contenus entre titres – à l’exception du contenu sportif – et de préserver, « pour sept ans au moins » (?), les conditions de travail des journalistes. Ces engagements s’avèrent peu crédibles, si l’on sait que les partages de contenus sont déjà monnaie courante au sein des deux groupes fusionnés (entre L’Avenir et La Dernière Heure ou entre Le Soir et Sudinfo) et que les conditions économiques du marché médiatique belge rendront de plus en plus difficile le maintien de l’emploi. Il existe, par exemple, une superposition des lectorats entre les trois quotidiens régionaux et populaires que sont Sudinfo, L’Avenir et La Dernière Heure : ces titres visent le même public avec le même type de contenu, à quelques nuances près. Comment Rossel pourra-t-il justifier la survie, à terme, de trois titres concurrents et quasi similaires ?

Menace sur le pluralisme ou sur le droit à l’information ?

Quelle que soit la structure du secteur, les pouvoirs publics et les journalistes ne sont toutefois pas dépourvus de moyens, du moins théoriquement, pour sauvegarder le pluralisme et la qualité de l’information dans les médias privés. Selon les accords conclus avec l’Autorité belge de la concurrence, un mandataire indépendant devrait veiller à l’exécution des engagements de Rossel et un organe de règlement des conflits devrait être créé avec l’AADJ, la structure-coupole bipartite (journalistes-éditeurs) du Conseil de déontologie journalistique (CDJ). En outre, les rédactions disposent légalement chacune d’un organe représentatif destiné à défendre leur indépendance : la société de rédacteurs (SDR). Des SDR existent dans tous les quotidiens et hebdomadaires, à RTL-TVI, à Bel-RTL et dans les chaines de radio qui diffusent de l’information. En Fédération Wallonie-Bruxelles, la reconnaissance et la consultation d’une SDR est, pour les éditeurs de médias audiovisuels, une obligation décrétale3 et, pour les éditeurs de quotidiens, une condition sine qua non pour obtenir l’aide publique directe à la presse. Les SDR participent notamment à l’élaboration de la ligne éditoriale et négocient les règles de relations entre actionnaires et rédactions, par exemple sous la forme de chartes éditoriales, comme celles dont se sont dotés en 1999 La Libre et en 2001 Le Soir, Soir-Mag et Le Soir en ligne. L’Écho, L’Avenir, Sudinfo, RTL-TVI, Bel-RTL possèdent également leur charte éditoriale. Quant au Conseil de déontologie journalistique (tripartite : éditeurs, journalistes, « société civile »), il offre depuis 2010 au public belge francophone le droit de s’exprimer sur le travail des médias et l’occasion de pointer du doigt ceux qui franchissent les limites de l’éthique professionnelle. Là aussi, l’adhésion au CDJ est une obligation décrétale pour les médias audiovisuels4 et, pour les éditeurs de quotidiens, une condition sine qua non pour obtenir l’aide publique directe à la presse.

Les concentrations d’entreprises éditrices ne devraient, en théorie, rien changer à ces conditions. Dans le contexte belge francophone, c’est moins la répartition de l’actionnariat des médias qui dicte les modalités du métier d’informer que le rapport de forces réel au sein de chaque rédaction, d’une part, et l’évolution des pratiques de consommation de l’information, d’autre part. Pour renforcer l’indépendance des rédactions par rapport aux propriétaires de médias, diverses propositions ont été avancées5. Mais elles supposent toutes une volonté politique qui, aujourd’hui, n’existe pas. En réalité, la situation actuelle convient parfaitement aux dirigeant‧e‧s des fractions politiques dominantes en Europe. L’affaiblissement du journalisme, voire son effondrement, c’est la réalisation de leur rêve le plus fou : sur les plateformes socionumériques, ils et elles peuvent s’adresser directement à l’électorat sans être gêné‧e‧s par des questions embarrassantes ou des remises en contexte ; les formes, les modes d’expression et les algorithmes de ces plateformes favorisent les messages simplificateurs et les jugements abrupts, donc les courants populistes, et découragent l’analyse et la réflexion.

Autrement dit, ce qui doit nous alerter, aujourd’hui, plus que les concentrations de capitaux, c’est le changement radical des modes de consommation des médias et, de ce fait, la domination sans limite des plateformes sur la circulation de l’information – ou plutôt des succédanés qui en tiennent lieu (les « alertes », les vidéos, les « fils d’info », les influenceurs, etc.). Malgré quelques exceptions notables comme Blast, Disclose ou Mediapart, le remplacement progressif des médias par les plateformes entraîne le remplacement progressif du débat éclairé par les échanges éruptifs. Il est temps de lancer un SOS : la démocratie et l’État de droit sont en train de sombrer, avec la complicité de nombreux élus. Les quotidiens et les magazines du groupe Rossel, désormais seul sur le pont, ne sont nullement complices de ce sabordage, au contraire, mais quoi qu’ils fassent, ils seront entraînés dans le naufrage si un sursaut ne les fait pas remonter à la surface. Et il faut bien dire, hélas, que ce sursaut tarde et qu’on ne voit pas encore d’où il pourrait venir.

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