La fidélité aux droits des êtres humains. Interview de Roland de Bodt

Quelle est la portée de la Déclaration Universelle des droits de l’Homme, aujourd’hui, dans notre société ? Est-elle lue, comprise, pratiquée ou simplement proclamée ? Réponse avec Roland de Bodt [i], exégèse et pratiquant l’explication concrète du texte dans les écoles et lors de conférences.

Ce 10 décembre, nous fêtons les 70 ans de la Déclaration universelle des droits de l’Homme[ii]… Mais au fait, faut-il  toujours dire « des droits de l’Homme » ?
On devrait dire : « droits des êtres humains ». La formulation « Droits de l’homme » est liée à la traduction en langue française. Du côté allemand, flamand ou anglais, ce problème ne se pose pas. La langue française a un seul terme, l’« homme »,  pour dire « humanité en générale » ou « les mâles », représentants du patriarcat ! En flamand, en allemand, en anglais, il y a un terme spécifique pour désigner les êtres humains dans leur généralité et un autre terme pour désigner le genre mâle. Par exemple, en anglais « human rights » plutôt que « men rights ». Si j’ai bien entendu, la Ligue des droits de l’Homme aurait l’intention de s’appeler, dorénavant, Ligue des droits des êtres humains ; elle aurait tout à fait raison, car cela permet d’échapper alors au machisme historique de la langue française.

Aujourd’hui, 70 ans après, quel est le statut de ce texte ? Quelle relation les gens entretiennent-ils avec cette Déclaration ? Quelle en est la réception ? Vous êtes non seulement un exégète de ce texte, mais vous l’expliquez et le mettez en débats en de nombreuses circonstances. Dans les écoles, par des conférences-débats,…
Je pense que dans la société d’aujourd’hui, dans le monde tel que nous le vivons aujourd’hui en 2018 ou en 2019, le texte de la Déclaration universelle est difficilement compréhensible par nos contemporains. Ce n’est pas une question d’intelligence, c’est une question « d’étrangeté » ; oui, je crois que ce texte paraît étrange à de nombreuses personnes. Il suscite énormément de questions. Je voudrais donner des exemples concrets. On ne peut pas avoir un débat sans que sorte ce type de question : des personnes qui ont connaissance de l’existence du texte, qui l’ont lu et qui s’y intéressent, relèvent que la Déclaration (1948) dit que « les êtres humains sont égaux » ; et avec sincérité et bonne foi, ils disent : « allez, il suffit de sortir dans la rue ou de regarder dans sa propre famille pour bien voir que l’on n’est pas égaux ». Souvent le premier critère invoqué, c’est le critère économique, l’inégalité économique flagrante, d’autant qu’on voit des gens qui vivent sans domicile dans la rue. Et donc pour toutes ces personnes qui ont le courage de se lever et de poser la question, ce texte n’a rien à voir avec la réalité. Par exemple, dans un atelier où on lit la Déclaration (1948) et où on la discute, c’est un retour fréquent. Les participants disent : « écoutez, vous êtes bien gentils, mais tout ça n’a aucun rapport avec la réalité. » C’est le sentiment qui prédomine, le rapport au réel est de plus en plus problématique. Le texte leur paraît complètement déconnecté de la réalité vécue, de leur expérience du réel en tant qu’être humain. La Déclaration (1948) leur paraît une sorte de chimère ! Une fantaisie de doux rêveur !

Le texte leur paraît complètement déconnecté de la réalité vécue, de leur expérience du réel en tant qu’être humain.

Ces exemples montrent bien la difficulté de comprendre ; parce que le texte de la Déclaration (1948) ne dit pas du tout que les êtres humains sont égaux. Tout au contraire, le texte dit : « les êtres humains sont tous différents » ! C’est à l’article deux. On devrait commencer à lire par l’article deux. Tous les êtres humains sont différents : il y en a des grands, des petits, des gros, des maigres, des hommes, des femmes, des vieux, des jeunes, des noirs, des blancs, des riches, des pauvres, des juifs, des catholiques, des athées, des protestants, des musulmans, des hindouistes, etc. Et cette diversité des êtres humains a justifié tant de guerres, tant de violences verbales et physiques, tant de massacres, tant d’humiliations et tant de souffrance, tout au long de l’histoire vécue des êtres humains sur cette planète et plus encore au cours des deux dernières guerres mondiales de 14/18 (30 millions de victimes) et de 39/45 (70 millions de morts). Ça c’est la situation de départ qui génère le raisonnement de la Déclaration universelle.

Alors, face à une telle situation où la diversité est utilisée pour diviser et dominer l’humanité, la Déclaration propose une hypothèse de travail : si on veut vivre en paix,  si on veut arrêter de se massacrer les uns les autres, si on veut arrêter de souffrir et de se faire souffrir mutuellement, si on veut arriver à exister ensemble, alors une des solutions possible ce serait de se reconnaître comme « égaux ». Pas égaux « en général » ; égaux « en dignité », égaux « en liberté » et égaux « en droit ».

La Déclaration universelle est une réponse à la souffrance humaine accumulée tout autour de la planète, au cours des siècles et des siècles. Quel que soit le pays d’où l’on vient, quelle que soit la langue que l’on parle, quelle que soit la famille où on est né, l’état de fortune qu’on connaît, le statut politique ou les convictions qu’on porte, la Déclaration (1948) nous invite à nous reconnaître réciproquement comme égaux en dignité, égaux en liberté et égaux en droit. C’est une proposition extraordinairement puissante !

Et donc, on le voit bien, ce n’est pas du tout parce que nous, les êtres humains, nous serions égaux « naturellement » que l’on devrait être traités en égaux mais, tout au contraire, c’est précisément parce que nous sommes tous tellement différents que – si nous voulons vivre en paix – nous devons nous traiter les uns les autres comme des êtres égaux ; des également libres, des également dignes, des également porteurs de droits fondamentaux. « Également libre », cela signifie que nous ne sommes ni plus libres ni moins libres que notre père ou notre mère, que notre sœur ou notre frère, que notre voisin ou nos amis ou nos amies, etc[ii]. Si on y réfléchit, par rapport à sa propre vie, c’est énorme !

Comment est perçue la dimension « universelle », à une époque où tout le monde est baigné par la mondialisation ?
C’est effectivement un autre élément difficile à comprendre, le fait que la Déclaration  soit « universelle ». Je constate, dans les débats ou dans les formations, que pour beaucoup de personnes « universel » signifie « uniforme ». Nombreux sont celles et ceux qui interviennent et demandent : « mais enfin, universelle, est-ce que ça veut dire que l’on veut mettre tout le monde dans le même moule ? Moi, je ne veux pas. Moi, je veux être libre.»

Ils ont une conception de l’universel qui va dans le sens d’une pensée unique.

Ils ont le sentiment qu’universel c’est comme une chape sur le monde qui empêche d’être soi-même et d’être libre. Alors qu’au contraire, dans la Déclaration, l’universel, c’est l’accueil de la diversité, de toutes les diversités ; c’est même, au-delà, une invitation à chaque diversité d’accepter toutes les diversités, et à toutes les diversités d’accepter chaque diversité. Donc ça n’a rien à voir avec la conception d’un ordre de droit mondial monobloc, univoque ou unilatéral.

On a souvent accusé la Déclaration d’être partisane, de soutenir la norme hétérosexuelle
En matière de droit au mariage, la Déclaration (1948) dit que les hommes et les femmes sont libres de se marier ensemble, à l’article 16. Le régime Nazi avait pris des lois contre les homosexuels. Ils les avaient soumis à de nombreuses humiliations, à des violences et des traitements dégradants ; pour, enfin, les emprisonner dans des camps, dans des conditions inhumaines, les massacrer en se moquant d’eux. Aussi, si on veut bien se rappeler ce qui s’est passé, on comprendra que cette question de l’homosexualité était tout à fait présente à l’esprit de celles et de ceux qui ont rédigé la Déclaration (1948). S’il n’était pas possible, à cette date, de faire accepter, explicitement par les États, le droit au mariage homosexuel, il n’était pas question non plus de l’interdire. C’est pourquoi la formulation qui a été adoptée dit que les hommes et les femmes ont le droit de se marier. Cette formulation très sobre reste parfaitement ouverte à tous les scénarios : que ce soit des hommes avec des femmes, des hommes avec des hommes, des femmes avec des femmes. C’est une formulation ouverte et progressiste. Or, il arrive souvent que des personnes qui vivent leur homosexualité de manière plus affirmée, aujourd’hui, contestent la Déclaration (1948) au nom de ce qu’elle ne permettrait que le mariage entre un homme et une femme, exclusivement le mariage mixte. C’est paradoxal parce que le texte de la Déclaration (1948) est justement parvenu à ne pas dire cela. Ce sont les Églises qui ont, par la suite, adopté une lecture restrictive de la Déclaration (1948). Elles se sont emparées de cet article et elles ont déclaré que le mariage ne concerne que les hommes avec les femmes, exclusivement. Les Églises refusent le droit au mariage homosexuel que la Déclaration (1948) ne condamne pas et même qu’elle autorise au nom de la liberté de chacune et de chacun d’adopter le mode de vie qui lui convient.

C’est aussi une raison pour laquelle la Déclaration universelle est difficile à comprendre. Elle a été interprétée dans différents sens par différents pouvoirs institués comme, par exemple, les églises et utilisée pour légitimer des positions de domination de ces pouvoirs institués sur l’imaginaire des populations. Il serait vraiment important de débarrasser la Déclaration (1948) de toutes les interprétations qui lui ont été attachés pour servir ces volontés de domination. Ce serait un gros boulot mais salutaire !

Voilà encore une raison pour laquelle la Déclaration universelle est si difficile à comprendre. Elle a été utilisée par les États-Unis, par l’industrie occidentale, par les banques, par les institutions européennes, par les États occidentaux pour mener des politiques de domination économique, énergétique et militaire, sur les autres États-membres des Nations-Unies et surtout sur leurs populations, sur leurs commerces, leurs artisans, sur leurs ressources naturelles, etc.

Alors, aujourd’hui pour beaucoup de personnes, la Déclaration universelle des droits de l’Homme ce n’est plus qu’un moyen pour soumettre les populations de la planète à l’économie dite « occidentale ».

Economie occidentale qui est devenue, en réalité au cours des cinquante dernières années, une économie mondiale.

Ce n’est pas le contenu, les sources ou le statut du texte de la Déclaration (1948), au moment de sa rédaction, qui en fait un instrument au service des puissances occidentales, c’est l’usage qu’en ont fait, ces puissances au mépris des libertés et des droits des populations qu’elles ont soumises à leur domination, dans le monde. Et cette utilisation qui a déformé les grands principes énoncés par la Déclaration des droits de l’Homme à des fins de domination, déforme, à présent – et durablement je le crains – la lecture que les populations peuvent en avoir.

Quelle est la raison principale de cette difficulté à comprendre le texte aujourd’hui ?
Pour moi l’économie générale de notre société va exactement dans le sens contraire aux principes énoncés par la Déclaration universelle des droits de l’Homme. Elle repose sur des présupposés exactement opposés. Ce que nous vivons, au quotidien quand on prend le tram ou le métro, quand on se rend au boulot, quand on traverse la ville, qu’on va chez des amis, à l’école, à l’université, au Forem, à la police, à la commune, au cpas, etc. ;

Ce que nous vivons en tant qu’être humain dans la cité d’aujourd’hui, ce sont des réalités tout-à-fait étrangères au fait d’être égaux, d’être libres, de se sentir égal, de se sentir libre et d’être respectés ou de se sentir respecté dans sa dignité, de sentir que les autres le sont.

Nous voyons tous les jours plus de gens qui vivent dans la rue.

Tout ce réel au quotidien de notre vie raconte très exactement l’inverse de la Déclaration universelle. La Déclaration (1948) dit que nous devons nous considérer comme égaux en dignité, en liberté et en droit mais la multiplication des inégalités est absolument nécessaire au fonctionnement actuel de l’économie mondiale, aux exigences de la banque ou de la bourse. L’égalité, la paix, le respect mutuel, l’accueil de la diversité, la confiance réciproque, la justice, sont les fondements de la Déclaration (1948) alors que la concurrence, les conflits d’intérêts, les guerres, l’injustice, la destruction des ressources naturelles, l’exploitation illimitée des personnes, la violence économique et technologique, sont les principes qui caractérisent l’économie mondiale.

Et, il faut bien reconnaître que ces fondements culturels méprisants et guerriers de l’économie mondiale ne restent pas en dehors de nous. Ils sont martelés en nous par les media, ils sont incorporés à force de répétitions ininterrompues, en nous dans nos imaginaires, dans nos corps, dans nos têtes, dans nos cœurs. Dans nos gestes les plus quotidiens, dans les réflexes que nous finissons par acquérir, et dans notre manière de regarder le monde et dans notre manière de penser le monde, dans notre manière et nos tentatives d’exister dans ce monde, nous sommes intimement imprégnés, par cette culture économique de la concurrence, de la méfiance, de la haine, de la guerre et de la sécurité, du mépris de l’humain qui est le ressort de l’économie mondiale.

C’est pourquoi, je ne charge pas du tout les gens pour qui le texte de la Déclaration (1948) apparaît comme « compliqué », « rêveur », « sympa mais irréaliste ». Au contraire, je trouve qu’il y a quelque chose d’assez sain dans leur réaction. Parce que cette analyse qu’ils font montre très clairement qu’ils ont bien compris que la Déclaration (1948) a été écrite sur d’autres bases. Ils ont bien compris que la Déclaration (1948) raconte un projet pacifique et humaniste qui est tout le contraire de ce à quoi l’économie mondiale contraint les populations de la planète, aujourd’hui et quotidiennement.

On pourrait dire d’une certaine manière que la guerre de 14-18 et puis celle de 39-45 ont précipité – j’utilise le mot comme on le dirait après quelques belles semaines ensoleillées en fin d’août qui font murir les pommes, les poires et les raisins au point où elles donnent leur bon jus-, elles ont cristallisé une pensée humaniste, une pensée héritée du millénaire précédent, que je désignerais par l’idée de « millénaire de Lumières »[iv]. Au cours de ce millénaire, l’esprit des lumières est porté par l’espoir que la science et le savoir vont nous aider à améliorer la condition humaine. Ce millénaire était porté par une espérance et une foi humaniste [v], une fidélité au genre humain dont, pour moi, la Déclaration (1948) est vraiment le symbole. Je veux dire qu’elle est à la fois une synthèse et un signe de cette fidélité à l’ensemble du genre humain. Dans la Déclaration universelle, c’est bien l’être humain qui est le centre des préoccupations, chaque être humain né sur cette planète, pris individuellement, est le centre des préoccupations humaines : il voit ses droits reconnus ; il doit aussi les respecter chez autrui. Ainsi, pour un droit reçu, on doit chacun les respecter près de huit milliards de fois, c’est-à-dire chez tous les autres habitants de la planète ; ça donne une bonne idée de la balance du droit et des devoirs que la Déclaration (1948) génère, pour chacun de nous.

N’y-a-t-il pas, pourtant, une référence permanente faite à la Déclaration dans l’action publique ?
C’est aussi un des facteurs importants qui conditionnent l’incompréhension du texte. Il y a une  instrumentation récurrente du texte par une série de pouvoirs publics, de partis politiques, de mandataires politiques, d’administrateurs publics, etc., à tous les niveaux, du communal au niveau européen. Il y a un tel écart entre ce qui est proclamé et ce qui est accompli, que cela affaiblit terriblement la portée initiale de la Déclaration universelle. C’est tout le problème de l’incantatoire, dans notre société de l’image où l’image sert précisément à éviter de regarder le réel.

L’amalgame entre le contenu du texte et son utilisation à des fins d’exercice du pouvoir ou de légitimation des dominations est entretenu par les modes incantatoires, par le show des droits de l’homme !

Proclamer la Déclaration universelle à l’Hôtel de ville de Bruxelles, en décembre 2018, alors qu’il y a plus de 3.000 personnes qui vivent dans les rues de la ville, sans domicile et sans soin.

Pour moi, cela pose un énorme problème. Il faut en parler. Il y a un vrai problème de continuer à faire des déclarations solennelles comme si on mettait en œuvre les libertés et les droits fondamentaux, alors que, dans le réel, ils sont bafoués de manière radicale, humiliante, violente et permanente. Cette manière d’agir discrédite la Déclaration universelle, aux yeux de la population.

Aujourd’hui y-a-t-il encore un pour ou contre les Droits de l’Homme ? Et si oui quelles en sont les frontières ?
L’apport essentiel de la Déclaration, c’est l’universalité des droits, la reconnaissance de l’égale dignité du genre humain ; il s’agit bien de reconnaître l’égale dignité et l’égalité de droit à toute personne. Ce qui est en soi – si on considère l’histoire de l’humanité – une révolution magistrale !

Or, aujourd’hui, la plus grande part des partis d’extrême droite sont « pour » les droits de l’Homme  mais il s’agit exclusivement des droits de l’Homme dont l’exercice est réservé aux membres de leur communauté nationale. Ce qui est parfaitement contraire à la Déclaration universelle. La NVA, le Vlams Belang sont pour les droits de l’Homme mais limités aux citoyens flamands. Le Front National fait des campagnes pour les droits de l’Homme mais ils considèrent que « l’Homme » c’est le français ! L’Union européenne, elle-même a adopté cette posture contraire à l’universalité des libertés et des droits fondamentaux, en adoptant dans la Charte des droits fondamentaux de l’Union (2000) une distinction et une hiérarchie de libertés et de droits entre deux catégories de personnes, selon qu’elles soient citoyennes de l’Union ou selon qu’elle ne le soient pas[vi]. La conception officielle des droits de l’Homme de l’Union européenne vise à légitimer l’établissement d’une « Europe forteresse », au nord de la Méditerranée. Cette culture officielle des libertés et des droits de l’Homme de l’Union européenne renforce toutes les formes de nationalismes au sein des États-membres.

Aujourd’hui, septante ans après la Déclaration (1948), le clivage n’est pas du tout d’être « pour » ou « contre » les droits de l’Homme. Le clivage reste sur l’apport initial le plus magistral de la Déclaration : son universalité !

Paradoxalement, plus l’économie se mondialise moins les droits sont reconnus comme universels.

Cette situation n’est pas la traduction d’un projet humaniste mais d’un projet économique qui se nourrit de l’inégalité entre les êtres humains. Depuis, le bombardement d’Hiroshima (1945), l’économie mondiale a structurellement besoin de l’insécurité et de la guerre et de conflits entre les peuples et les nations. Les structures les plus profondes de l’économie mondiale sont organisées pour la guerre ; c’est l’héritage des deux guerres mondiales du XXème siècle et de la guerre « froide ».

Quel est le rôle de la Déclaration pour aborder de nouvelles problématiques, propres à l’évolution de notre société, par exemple le numérique ?
La liberté numérique n’a pas été reconnue dans la Constitution. La liberté numérique ce serait le fait que les êtres humains puissent décider, dans ce pays et dans le monde, d’adopter ou de ne pas adopter des modalités numériques dans leurs relations avec les autres êtres humains ou avec les services publics, ou avec les entreprises. Les états ont donné leur feu vert à la numérisation affolée à laquelle nous assistons presque impuissants, sans même que cette question de la liberté numérique ne soit posée ! On instaure le système, les machines s’installent partout, et la question fondamentale de la liberté face à cette révolution numérique ou des implications de cette numérisation écervelée n’a même pas été discutée. Dans les parlements, il n’y a pas eu de débat sur la liberté numérique. Le point n’a même pas été porté à l’ordre du jour, il n’y a même pas eu une proposition de loi pour inscrire la liberté numérique dans la Constitution.

Pour moi, cela signifie que l’Homme n’est plus que l’instrument au service de l’industrie. Il n’a plus été considéré comme sujet de sa propre vie. C’est aussi un signe qui montre que nous ne sommes plus dans la logique des Lumières. Avec les Lumières, on est dans la construction du sujet, c’est-à-dire de permettre à l’être humain d’exercer sa liberté, d’être libre dans sa dignité. Nous sommes égaux en dignité, nous sommes libres. Il faut décider ce que nous en faisons. C’est une incroyable ouverture de la pensée. Avec le numérique, rien n’a été mis en débat au niveau des implications du numérique sur notre condition de sujet.

Dans toutes les relations entre les pouvoirs publics et les habitants, il y a aujourd’hui cette obligation du numérique, qui n’est pas une liberté qui est même parfaitement contraire à la notion de liberté. C’est une déshumanisation de la relation humaine, une déshumanisation de la relation au service public. Une fois de plus, la domination économique et technologique montrent leurs vrais visages : elles ne sont pas humanistes ; elles ne sont pas libérales ; elles n’instaurent ni ne protège nos libertés ; elles s’arrangent même pour qu’on n’en discute pas.

On critique souvent l’économie mondiale comme libérale ou néo-libérale mais, pour moi, elle n’a rien à voir avec le libéralisme. Et tant qu’on va continuer à voir l’économie qui nous domine comme libérale, on ne saura pas poser nos problèmes de liberté(s) qui nous concernent, dans cette économie-là, sous ce régime-là. Elles nous empêchent d’exercer notre liberté. Le mot « liberté » ne leur appartient pas ; il nous appartient, à nous les êtres humains. Et ça, la Déclaration (1948) le dit formidablement : les êtres humains « naissent » – dans l’ancien régime, la naissance faisait que tu avais des libertés ou que tu n’en avais pas -, « naissent libres et égaux ». Dans la Déclaration de la révolution française, en 1792, la formule était « naissent et demeurent égaux ». Mais le rédacteur de la version de 1948 a considéré que dire « naisse » est un attribut si fondamental de l’être humain qu’on ne peut pas le modifier. Si tu mets « demeure », c’est déjà accepter une négociation à ce propos. Mais « naisse », point-barre : tu es égal.

Y aurait-il autour de la Déclaration universelle, toujours une révolution à faire aboutir ?
Ne serait-ce que cette question de l’égalité ainsi posée, c’est une révolution énorme. Nous ne sommes pas culturellement prêts à vivre l’égalité. Toute l’économie va dans le sens de la distinction, de ne pas être dans l’égalité. Qu’est-ce que c’est l’égalité ? Dans les animations que je fais dans les écoles, cette question de l’égalité revient souvent, qu’est-ce qu’on en attend, qu’est-ce qu’on en espère, qu’est-ce qu’on met dedans, alors là, on sort des discussions théoriques. D’un coup, ça devient hyper pratique et concret. Et est-ce qu’on a envie de cette égalité et de quelle égalité a-t-on envie ? Et si on n’a pas résolu cette question, on ne peut pas comprendre le texte.

Qu’est-ce que ça veut dire, en 2018, d’être égal !? Égal, pour toi ? Égal, pour moi ? Égal, pour nous ?

Propos recueillis par Pierre Hemptinne – Bruxelles, le 10 décembre 2018 / Version originale


[i] Roland de Bodt est chercheur et écrivain. Il a consacré plusieurs livres et de nombreux articles à la question de la culture des libertés et des droits fondamentaux de l’être humain. Il participe à des débats et anime des ateliers de lecture sur ce thème. Notamment, il défend les acquis de la Déclaration universelle des droits de l’Homme (Nations-Unies, 10 décembre 1948) : la reconnaissance de l’égale dignité du genre humain, la démocratie comme régime qui doit garantir les libertés et les droits, etc. Récemment, il publie, en collaboration avec Claude Fafchamps « L’humanité en nous ; pour une culture de la démocratie », Mons, Belgique, éditions du Cerisier, collection Place publique, 2015, en partenariat avec l’association Arsenic2.

[ii] On peut télécharger la traduction française du texte de la Déclaration universelle des droits de l’Homme sur le site des Nations-Unies, sur le site de la Ligue des Droits Humains, sur le site d’Amnesty international.

[iii] Voir le développement poétique de cette proposition dans : de Bodt, Roland, « Le symbole de la fidélité au genre humain », Mons, Belgique, éditions Le chariot, 2009 – Renseignements éventuels : editionslechariot@yahoo.fr.

[iv] Hersch, Jeanne (dir.), « Le droit d’être un homme », Paris, France, Unesco & Robert Laffont éditeur, 1968.

[v] Voir aussi de Bodt, Roland, le « Millénaire des lumières », Mons, Belgique, éditions Le chariot, Rives d’Europe, 2017 – Renseignements éventuels: editionslechariot@yahoo.fr.

[vi] Dans le préambule de la Déclaration universelle, les peuples des Nations-Unies proclament leur foi dans les droits fondamentaux de l’homme, dans la dignité et la valeur de la personne humaine.

[vii] Voir également de Bodt, Roland, « Les Quinze contre les droits de l’homme ? », Bruxelles, Mons, Belgique, éditions Luc Pire et Racines Fondation, collection « Pierres de Taille », 2001. – Renseignements éventuels : editionslechariot@yahoo.fr.

Légende photo : Promotion de la Déclaration, Garde du Nord à Paris, haut lieu du contrôle au faciès