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16 mai 2012 - La ville de Liège a récemment durci le ton vis-à-vis de la mendicité. Depuis peu, elle arrête administrativement et met au cachot (pendant 12 heures maximum) les mendiants qui contreviennent à son règlement communal. Cette mesure, jugée inadéquate par certains, a déjà provoqué de vives réactions. Interviews publiées dans les pages "Ripostes" de la Libre Belgique
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Stephan Backes est membre de la Commission des droits économiques, sociaux et culturels de la Ligue des Droits de l’Homme. Mais aussi membre du Réseau belge de lutte contre la pauvreté.
Condamner la mendicité en prévoyant des arrestations administratives qui sanctionnent un trouble de l’ordre public : comment réagissez-vous à cette formule ?
Il faut catégoriquement condamner ce choix. Ce n’est pas avec une approche policière qu’on résoudra un problème à caractère social ! Les politiques de type sécuritaire comme celle-ci sont basées non seulement sur des "faits" mais aussi sur des "sentiments" d’insécurité, des impressions. Et les personnes en situation de vulnérabilité (mendiants, sans-abri, toxicomanes, ) en font les frais. Il faut savoir aussi que la notion de nuisance publique est très vague. Parmi toutes les sortes de nuisances, il y a la nuisance visuelle. C’est de cette dernière, fortement subjective, qu’il s’agit ici et il faut fermement la dénoncer.
La situation liégeoise est-elle isolée ?
Non. Les sanctions administratives communales existent depuis 1999 et ont tendance à se multiplier. Elles autorisent les communes à prendre des sanctions administratives de façon très autonome et très arbitraire (il y a de grandes disparités entre les communes). On retrouve le type de mesures prises à Liège dans d’autres villes avec des sanctions variables (ici, des arrestations administratives, ailleurs, le paiement d’une somme de 250 € ce qui n’a vraiment aucun sens puisque les personnes concernées n’ont pas d’argent). Cette tendance est partie de Flandre, inspirée par les Pays-Bas où l’on prévoit des sanctions pour les personnes coupables de ce qu’on appelle "un comportement de traîner". Un certain nombre de comportements ont ainsi été sortis du droit pénal pour tomber sous les réglementations locales, et c’est très inquiétant.
Que peut résoudre une arrestation dans le cas d’une personne qui mendie ?
Rien du tout, bien sûr, sauf de l’enlever de la place publique pour embellir l’espace, ce qui n’a rien de réparateur. On constate le même phénomène avec les personnes sans abri. La réponse sécuritaire n’a rien d’adéquat.
Que faire dès lors pour résoudre le problème de la mendicité sur le fond ?
Pour permettre à ces personnes de s’en sortir, les politiques d’aides (allocations diverses) ne suffisent pas si l’on ne prévoit pas aussi des politiques structurelles efficaces : de logement, de droit à l’énergie, d’accès à la santé, à un travail rémunéré de qualité, etc. Un travail multidimensionnel et transversal est nécessaire. En outre, il faut mettre en place des mesures d’accompagnement en faisant attention à ce qu’elles tiennent compte de la situation des individus. Pas une approche forcée qui prévoit juste de prendre la personne et de la mettre dans un home, c’est important. Les personnes qui se retrouvent à mendier dans la rue sont des gens qui doivent faire face à des choix terribles comme payer une facture d’énergie ou acheter à manger, acheter le livre d’école pour les enfants ou des médicaments, Personne ne mendie par plaisir : cela reste stigmatisant et honteux.
Que dire du travail de prévention qui doit se faire en amont ?
Il est nécessaire pour veiller à ce que les personnes ne tombent pas dans ces situations d’exclusion qui conduisent à la mendicité. Il faut savoir qu’en Belgique, entre 1,5 et 2 millions de gens vivent avec un risque accru de pauvreté (avec moins de 966 €/mois pour une personne isolée, ce qui n’est déjà pas adéquat). Ce qui est aberrant, c’est que le revenu d’intégration sociale représente à peine 770 €, soit 200 € en dessous du seuil de pauvreté !
Entretien : M.Bs
Willy Demeyer est bourgmestre de Liège (PS).
Qu’est-ce qui a motivé la Ville de Liège à permettre l’arrestation administrative des mendiants ?
Depuis 2001, la mendicité est organisée à Liège, par jours et par quartiers. Cette mesure ne vise pas à l’interdire, ce qui ne serait pas légal puisque le Conseil d’Etat a rendu un arrêt l’autorisant. Nous cherchons seulement à lutter contre les troubles à l’ordre public et le non-respect du règlement communal. Le règlement n’est pas respecté par un noyau dur de mendiants, parfaitement identifié de 30 personnes dont 29 toxicomanes qui souffrent parfois également d’alcoolisme et de problèmes mentaux. Ces mendiants se battent entre eux, insultent les passants et exaspèrent les commerçants, les Liégeois, les visiteurs. Ils sont bien connus des services sociaux mais ne souhaitent pas se réinsérer. Ils doivent donc être mis ponctuellement à l’écart, par une mise sous écrou de 12 heures, pour également éviter qu’un incident potentiellement grave n’éclate avec un citoyen excédé.
Estimez-vous qu’une arrestation administrative peut vraiment régler le problème ?
Je n’en sais rien mais, en tout cas, nous avons tenté d’autres solutions par le passé et rien ne fonctionne. Je ne pense pas que l’incarcération soit une solution de fond. Ces personnes doivent être soignées. Elles sont abîmées par la vie, elles représentent un danger pour elles-mêmes et pour les autres, et leurs problèmes doivent être traités. Je préconise donc une mise en observation, c’est-à-dire une mesure de privation de liberté justifiée par une maladie mentale grave ou un usage abusif et répété de drogue ou d’alcool. Nous sommes dans une phase d’étude à ce sujet.
Cette nouvelle mesure a soulevé de nombreuses critiques, notamment de la part de la Ligue des droits de l’homme qui évoque “une transformation symbolique du SDF, du mendiant ou du toxicomane en une nuisance sociale, au même titre qu’un dépôt d’ordures clandestin”.
Liège n’a de leçon d’humanisme à recevoir de personne et c’est parce que je suis humaniste que je m’occupe de ce problème, en préconisant des soins médicaux pour ces personnes. La Ville de Liège prend plus que sa part en matière de misère humaine et nous avons des dispositifs sociaux qui permettent aux plus démunis de manger, de se laver, de se vêtir, de dormir à l’abri. De plus, le programme Tadam de distribution contrôlée d’héroïne est un cheminement vers les toxicomanes. Et il n’y a pas beaucoup de zones de police où, comme ici, on prend les gens par la main, où ils ne sont pas traités comme des numéros. Dire que nous ne sommes pas à l’écoute de la misère, c’est faux et c’est injurier les Liégeois, qui sont généreux et solidaires. L’humanisme, ça veut dire aussi l’équilibre et le respect des autres.
Vos adverses politiques vous accusent de vouloir rassurer les citoyens en cette période préélectorale ?
Il ne s’agit pas d’une mesure électoraliste mais bien d’une volonté de venir en aide aux personnes en difficulté. Ma mission de bourgmestre, c’est de gérer les problèmes au quotidien et je travaille à résoudre celui-ci depuis longtemps. C’est dommage ces critiques émanant des autres groupes politiques car je les associe à la résolution des problèmes que rencontre la Ville.
Entretien : Isabelle Lemaire |