1954-1978 : La Ligue belge

En 1954 sous l’impulsion commune d’ancien·ne·s membres de la Ligue d’avant-guerre (Jeanne Emile VANDERVELDE, Max GOTTSCHALK, Henri ROLIN, Régine ORFINGER-KARLIN) et de nouveaux défenseurs des droits de l’Homme (Georges ARONSTEIN, Henry BOTSON…), une Ligue Belge pour la Défense des Droits de l’Homme (L.B.D.H.) voit le jour.

Plus de neuf ans après la fin de la Seconde Guerre Mondiale, le détonateur à la reconstitution de l’association s’avère être le non-respect des droits de la défense durant les procès d’anciens collaborateurs du régime nazi. D’une manière plus générale, c’est “le déclin de la moralité internationale… et l’apathie qui se manifeste devant les innombrables injustices commises par les régimes totalitaires et devant certains abus de droits commis dans les régimes démocratiques” qui va motiver les reformateurs. Le but de cette association de fait est de faire respecter les droits de l’Homme là où ils sont violés et spécialement en ce qui concerne la Belgique. La L.B.D.H. veut se faire “l’avocat bénévole des victimes de l’injustice -individus ou groupes d’individus- et s’élever contre l’arbitraire, la raison d’Etat, le fanatisme, l’intolérance ainsi que contre toute discrimination politique, religieuse ou raciale” De ce fait elle défend les droits, jamais les intérêts privés. Ainsi, son indépendance vis-à-vis des gouvernements et des partis politiques est supposée absolue. Au sortir d’une époque qui a vu de nombreux pays européens basculer, délibérément, dans la dictature, la Ligue a aussi pour but d’informer l’opinion publique au sujet des violations des droits de l’Homme, et ce, afin de fortifier “la vigilance constante qui est indispensable au maintien des institutions démocratiques”.

Du juridique…

L’association qui se reforme en 1954 est ce que l’on pourrait nommer une “Ligue de principes”, ces mêmes principes qui, au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, ont mené à l’élaboration des textes sur les droits de l’Homme et à leur adoption par les Nations Unies et le Conseil de l’Europe. Tout comme les révolutionnaires français de 1789 qui avaient besoin d’un texte entérinant la rupture avec l’Ancien Régime, les démocraties libérales, choquées par les horreurs de la guerre, veulent désormais s’entourer d’un arsenal de textes et d’organismes pour défendre leurs idéaux et lutter contre le totalitarisme.

C’est au sein de cette mouvance, et avec un équilibre étudié entre toutes les forces politiques, que la L.B.D.H. puise ses reformateurs. L’association, essentiellement constituée de juristes bruxellois francophones travaillant au sein de commissions spécialisées, dispose de ce fait de puissants relais au sein de l’Etat. La situation économique et sociale globalement favorable que connaît la Belgique durant l’immédiat après guerre oriente naturellement l’essentiel des actions de la Ligue vers les problèmes internationaux. L’association se focalise sur trois thèmes : la décolonisation, la lutte contre les régimes dictatoriaux, et enfin, le respect des droits de l’Homme dans les régimes démocratiques.

En Belgique, parallèlement à sa fonction éducative (dans les écoles, les casernes…), la Ligue réagit de façon ponctuelle à différents problèmes. Parmi ses chevaux de bataille favoris, on retrouve la condamnation des violences policières, le combat en faveur des droits des prisonniers, ainsi que la lutte contre l’antisémitisme et la censure des artistes et intellectuels. Cependant, dès les années soixante, on voit apparaître de nouveaux enjeux de société tels que : le racisme, la discrimination sexiste ou les problèmes liés à la drogue.

Néanmoins, l’essentiel de ses actions est orienté sur le long terme. En se basant sur les compétences de législateurs de ses membres, l’association participe à l’élaboration de plusieurs projets de lois (sur la colocation, l’objection de conscience, la liberté de la presse, le racisme, la protection de la personne…). Cependant, on remarque que la Ligue a tendance à s’effacer au profit d’un parlementaire au moment de la présentation du texte devant les Chambres. Ce fait peut démontrer la primauté des valeurs défendues sur la notoriété de la L.B.D.H. qui n’a pas, à cette époque, l’ambition de devenir un mouvement populaire. Quel que soit le sujet abordé, son mode d’action, découlant d’une incapacité structurelle et financière à créer des mouvements de masse, se tourne naturellement, et souvent avec succès, vers des démarches personnalisées auprès des pouvoirs publics et du gouvernement en particulier.

Durant une vingtaine d’années, sous les présidences de Henry BOTSON (1954-1961) et de son successeur Georges ARONSTEIN (1961-1973), la Ligue va fonctionner de cette manière. Cependant, la détérioration de la situation socio-économique en Belgique, les remous politiques et un changement de génération au sein de l’association vont petit à petit modifier l’allure générale de la Ligue. La Ligue des Juristes a vécu et la diversité socio-professionnelle s’affirme dans les instances dirigeantes. Ce changement, combiné à l’accroissement de ses effectifs, à la régionalisation de ses structures, à une relative stabilité financière et, sur le plan international, à une réorientation des organismes de défense des droits de l’Homme dans une direction plus sociale, fait de l’association une Ligue de Terrain. Il s’agit d’un témoignage de l’interaction dialectique qui s’instaure entre une base doctrinale et les aspirations d’une société.

… au terrain

En 1973, l’arrivée à la présidence de Marc DE KOCK (1973-1984) apporte une pierre de plus à l’édifice des réformateurs. Concrètement, sous sa présidence, la L.B.D.H. se montre plus à l’écoute des citoyens et de leurs aspirations, avec, pour effet direct, un recentrage de l’action sur les problèmes qui naissent sur la scène internationale (problème israëlo-arabe, Afrique, Chili…).

En Belgique, la primauté est accordée à l’aspect concret et à l’urgence des problèmes rencontrés, et non plus aux principes et aux idéaux. Pour résoudre ces problèmes, les actions de la Ligue s’enrichissent par la collaboration de sociologues, d’enseignant·e·s, de journalistes et d’assistant·e·s sociaux·les, sans perdre la rigueur scientifique qui la caractérise. L’association est la première à s’impliquer dans quelques-uns des nouveaux enjeux de cette époque. L’immigration massive entraîne des problèmes récurrents de racisme et de discriminations à l’accès au logement, à l’emploi ou à certains lieux publics, problèmes contre lesquels la Ligue lutte activement. On retrouve également au sein de l’association d’ardents défenseurs du droit à l’avortement mais également des opposants. Les droits des travailleurs, à une époque où le travail redevient un luxe, sont plus que jamais bafoués. La Ligue, au côté des syndicats, mènera une série d’actions : contre l’imposition de cadences infernales, pour l’obtention de salaires décents et contre la surveillance abusive des ouvriers sur leur lieu de travail. Ce dernier point s’inscrit dans une campagne de la Ligue pour le respect de la vie privée, à l’aube d’une ère qui voit naître un peu partout les systèmes de vidéo surveillance. La violence institutionnelle est elle, plus que jamais, à l’ordre du jour dans les prisons ou dans les asiles.

L’hétérogénéité de la composition de la Ligue et la nature passionnée de certains sujets abordés entraînent les premiers débats contradictoires au sein du conseil d’administration. En effet, jusqu’ici, la Ligue, qui a toujours refusé le vote comme mode décisionnel, avait éludé les sujets qui ne se prêtaient pas au consensus.

Au niveau de ses actions, l’association ne se confine plus à des contacts directs avec les élites. En effet, si la cible de ses démarches, comme tout groupe de pression, reste le pouvoir décisionnel et l’Etat, les moyens de le sensibiliser évoluent. La L.B.D.H. a su prendre conscience du poids des médias et de l’opinion publique et n’hésite plus à les utiliser pour parvenir à ses fins.